ZOOM - Comment l'Espanyol existe dans l'ombre du Barça

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Avant le très attendu derby catalan, Goal vous propose une immersion au sein du deuxième club de Barcelone, avec l'éclairage exclusif de Thomas Nkono.

En football, comme ailleurs, ce sont les identités les plus marquées qui font naître les rivalités, parce qu'un club est le garant d'une idée, d'un mouvement, d'un symbole. Le FC Barcelone et le Real Madrid se plaisent à nourrir un antagonisme qui dépasse largement le cadre sportif. Leur rivalité est culturelle, politique, économique. Dans la métropole catalane, l'Espanyol ne peut pas regarder le géant dans les yeux parce qu'il n'est pas fait du même ciment. Alors il s'y oppose autrement, à sa manière.

FORMATION ET ITINÉRAIRE BIS POUR TALENTS RECONNUS

Pour avoir un peu plus de place dans le paysage, peut-être aurait-il fallu que l'Espanyol grimpe au sommet du pays en décrochant un titre de champion d'Espagne. Cela aurait signifié que les Pericos ont surpassé, le temps d'une année, le grand Barça. Mais il faut aussi contextualiser les choses. En Espagne, seules 7 écuries ont réussi la prouesse de faire tomber l'un des deux mastodontes : l'Atlético de Madrid (10 fois), l'Athletic Bilbao (8), Valence (6), la Real Sociedad (2), les deux clubs de Séville et le Deportivo La Corogne (une fois chacun). Et sur la scène continentale, l'Espanyol s'est glissé deux fois en finale de l'Europa League ou ancienne Coupe de l'UEFA, en 1988 et 2007 - une trace à faire pâlir la grande majorité des clubs français.

Esteban Granero Real Madrid Espanyol Liga

L'Espanyol part de loin chaque année, c'est un fait. Parce qu’ils ne vont pas au stade comme on va au théâtre, ses socios n’appartiennent pas au même monde que les Culés, et ils ne le souhaitent pas. Dans cette posture-là, il faut savoir ruser un peu plus que les autres. "La première chose, c'est qu'on compte beaucoup plus sur notre vivier de jeunes, au centre de formation. C'est la première pierre de l'Espanyol, ce qui fait la force de notre club", explique pour Goal Thomas Nkono, ancien gardien emblématique du club et de la sélection camerounaise, aujourd'hui entraîneur et coordinateur des gardiens au sein du club. Avec le savoir-faire de son académie, l'Espanyol sait aussi se démarquer dans son recrutement. "Nous regardons les opportunités sur le marché pour pouvoir recruter les joueurs de talent qui peuvent nous apporter quelque chose", continue Thomas Nkono.

Quelques têtes fortes ont garni les rangs d’un club qui, avec le temps, est devenu un itinéraire bis pour des talents bien identifiés. Cette stratégie, où le prêt devient une solution, a développé sa réputation pour attirer de gros poissons, même épisodiquement, en début de carrière ou en situation d’échec. Il y a eu des diamants à polir - y compris ceux de la Masia comme le Catalan Cristian Tello (Betis) qui a multiplié les allers-retours entre les deux clubs. Il y a eu, aussi, des grognards chevronnés en quête d'un souffle nouveau après avoir tutoyé les étoiles comme le gardien actuel Diego Lopez ou le milieu Esteban Granero, tous deux passés par le Real Madrid. Bref, l'Espanyol ne s'interdit rien, pas même les prospects les plus cotés du football mondial. Rappelons ainsi que Marco Asensio et Philippe Coutinho (qui sera dans le camp d'en face) y ont fait des passages éclairs pour accélérer leur progression.

L’effectif actuel est bien garni, d'ailleurs. Il pullule de joueurs passés par les sélections de jeunes, à l’image de l’ancien Lyonnais Sergi Darder, cadre incontournable. Preuve du rayonnement du club au pays, l’arrière gauche Mario Hermoso, 23 ans, a même été convoqué par Luis Enrique lors du dernier rassemblement de la Roja. Et puis l’ancien attaquant du Real Saragosse Borja Iglesias en est le meilleur buteur. Avec 8 pions en 14 matches, il ne pointe qu’à une petite unité de Messi et Suarez en Liga. Cette année particulièrement, dans une Liga plus homogène que jamais, le Barça devra encore éviter l’erreur d’aborder ce derby en regardant son voisin de haut. Ernesto Valverde, ancien de la maison, le sait mieux que quiconque. Septièmes à deux petits points du Real et à sept unités des Blaugrana, les Pericos se sont placés, sans faire de bruit, dans le nouveau panorama de la Liga.

THOMAS NKONO POUR GOAL : "NOUS NE DÉFENDONS QU'UNE SEULE COULEUR"

Il faut se pencher un peu plus près sur l'histoire du Reial Club Deportiu Espanyol de Barcelona - en catalan dans le texte - pour cerner cette écurie cachée par le monument de la ville. S'il fallait faire un constat, on affirmerait que l'Espanyol n'est pas l'ennemi premier du Barça : il en est l'antithèse. "Nous ne défendons qu'une seule couleur, c'est le blanc et bleu" , insiste Thomas Nkono. Là où le FCB et certaines de ses figures, comme Gerard Piqué, peuvent s'assimiler au mouvement indépendantiste, il se dit que l'Espanyol cultiverait sa neutralité avec une position apolitique. La réalité est un peu moins caricaturale. "L’histoire a été réécrite plusieurs fois", explique Ignasi Oliva, correspondant du FC Barcelone pour Goal"Il est facile de dire que l'Espanyol était le club du régime à Barcelone et que le FCB était celui de la résistance, mais ce n'est pas exact. D'autant que le mouvement d'indépendance n'a rien à voir avec le nationalisme, il est plus proche de celui des "gilets jaunes" (en France, ndlr)".

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Moisés Hurtado Pérez, ancien joueur emblématique du club qui a terminé sa vie de footballeur à Girona, le troisième club de la région, est aussi allé dans ce sens. "Tout comme le Barça est supporté par un paquet de gens neutres ou unionistes, l'Espanyol possède sa frange d'indépendantistes", rappelait-il à So Foot. Le foot étant une histoire qui appartient à chacun, il est logique que les amoureux de l'Espanyol ne parlent pas d'une seule voix. Mais cette pluralité impossible à maîtriser n'a pas altéré l'image d'un club sans histoire, feutré, éminemment discret. L'Espanyol n'a ni l'éclat, ni le gigantisme du Barça. L'Espanyol n'est pas "més que un club". Il vit caché pour vivre bien.

PS Nkono

Ce derby n'a pourtant pas perdu sa saveur, surtout cette année, avec le bilan remarquable de l'équipe de Joan Francesc Ferrer Sicilia, alias Rubi. Référence de son époque (il a été élu deux fois meilleur joueur africain de l'année), Thomas Nkono a passé neuf ans à l'Espanyol dans sa première vie de joueur, de 1982 à 1991. L'ancien gardien des Lions Indomptables n'a rien oublié. "Les temps ont changé. Il y a beaucoup plus de médias, beaucoup plus de réseaux sociaux qui attirent l'attention sur cet événement. Je me rappelle de mon premier derby, il y avait Maradona en face. Tout le monde me demandait comment j'allais réagir devant 100.000 personnes, je répondais que j'ai joué devant 120.000 personnes au Cameroun. Je n'avais aucune pression pour aborder ce match...". On peut en être sûrs, c'est dans cet état d'esprit que les Pericos vont aborder ce derbi barcelonés pour faire tomber la bande à Messi...

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