Débat - Politique, Économie, Sécurité : la Russie à l'épreuve de sa première Coupe du Monde

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Goal a interrogé trois experts de la Russie contemporaine pour comprendre les enjeux du premier Mondial organisé sur son territoire.

Afin de réaliser un point complet sur la Russie en 2018 à l'aube de la 21e édition de la Coupe du Monde, Goal a discuté avec trois personnalités qui connaissent ce vaste pays par coeur. L'occasion d'y voir plus clair sur ce qui a été réalisé dans l'économie, les infrastructures, la société et la sécurité au sein l'État dirigé d'une main de fer par Vladimir Poutine, quatre ans après les Jeux Olympiques de Sotchi.

Intervenants :

Jean Radvanyi : Professeur à l’institut des langues orientales, dit « INALCO », où il codirige un centre de recherche sur l’Europe et l’Eurasie. Auteur de « La Russie entre peurs et défis » chez Armand Colin en 2016.
Arnaud Dubien : Directeur de l’observatoire franco-russe, basé à Moscou, et chercheur associé à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques).
Lazar van Parijs : Rédacteur sur le site footballski.fr, spécialisé dans le ballon rond des pays de l’Europe de l’Est.

Goal : Cet événement coïncide avec le début du quatrième mandat de Vladimir Poutine, de quoi donner une portée politique et symbolique au-delà du sport …

JR : Il a utilisé à de nombreuses reprises le sport comme instrument d’image et de propagande, il a réussi à attirer de grands événements sportifs pour redonner un souffle à son pays dont la perception a été détériorée par la situation actuelle. Un pays désigné comme une menace par certains politiciens, un pays que l’on ne comprend plus.

AD : C’est surtout de l’extérieur, je pense qu’on surinterprête la portée, on politise la chose, avec un boycott de certaines délégations. Je pense qu’en réalité, le risque pour la Russie est d’abord terroriste car elle est aussi exposée que la France ou la Grande-Bretagne.

LVP : Il y a un traitement moyen dans la presse occidentale, dans le pire des cas, il y a toujours de bonnes raisons pour critiquer. D’une opération de rayonnement, cela va se transformer pour des critiques.

N’y a-t-il pas aussi un intérêt à redorer le blason du pays après l’absence officielle de la délégation russe aux JO d’hiver 2018 ?

JR : Oui certainement. Depuis plusieurs années il y a des affaires de dopage, on a souvent l’impression qu’on montre ce pays plus que d’autres, avec des soucis au niveau des Jeux de Rio, de Pyeongchang. Les Russes sont sans doute attachés à redorer cette image sportive.

AD : C’est très douteux car la sélection ne se porte pas bien, le football n’est pas le sport national. Cette tendance s’accentue avec les piteux résultats enregistrés ces derniers temps. Un parcours à la 98 est à exclure pour eux.

Russia team

LVP : L’absence de délégation était clairement un revers pour la Russie et en premier lieu son sportif numéro un : Vladimir Poutine. Cependant lier les deux me paraît osé, surtout que les performances de l’équipe nationale ne permettent pas d’aborder la compétition en toute sérénité.

Avec les soucis diplomatiques que rencontre la Russie, notamment avec l’Islande et l’Angleterre, le climat risque d’être assez glacial ?

JR : Je ne pense pas car au fond les gens se moquent de savoir si un représentant de la Reine d’Angleterre sera présent. Lors des Jeux Olympiques de Moscou, en 1980, il y avait eu un réel boycott avec de nombreuses délégations importantes qui étaient absentes.

LVP : Il se pose aujourd’hui la même question que lors des JO de Pékin en 2008 : doit-on y aller et faire part de nos réserves sur la politique en général et les droits de l’Homme en particulier ou doit-on au contraire boycotter la compétition ? On a vu le résultat en 2008 de la main tendue pour aller sur place afin de porter une voix différente, l’effet a été minime dix ans plus tard. Il semble que les autorités aient pris très au sérieux les menaces individuelles contre certaines nationalités (anglais) ou contre des minorités (LGTB). Il semblerait qu’elles soient sur le qui-vive pour empêcher tout débordement.

Une certaine ferveur commence-t-elle à naître dans les différentes villes qui accueilleront les rencontres ?

JR : C’est la règle pour tous les pays qui organisent, il n’y a pas que la capitale qui en profite, ils n’ont choisi que des villes de la partie européenne, pas la Sibérie par exemple. Les distances sont limitées pour la fatigue des joueurs. Il y a des villes connues et d’autres moins comme Saransk, Kaliningrad, plutôt sympathiques.

AD : L’engouement est à voir, peut-être que la fête viendra pour le Russe s’il voit des manifestations inattendues, comme des Sud-Américains dans l’Oural. Certains sites comme Kaliningrad qui seront difficiles d’accès, les discussions étaient déjà présentes à l’époque, les hotels sont pleins à Sotchi été comme hiver.

LVP : Pour le match amical Russie-Turquie, c’était loin d’être plein. L’absence de résultats de la sélection nationale, ainsi que l’absence d’une culture foot par rapport au hockey sur glace, peuvent expliquer cet engouement qui semble timoré. Cependant, en discutant avec des amis, il en ressort que les villes hôtes sont chargées de publicité, de panneaux… Il ne reste plus qu’à la population de s’enflammer.

Quelle image les Russes veulent-ils renvoyer de leur pays en juin prochain ?

AD : Je crois que les Russes ont l’impression d’être mal-traités dans les médias occidentaux, cette intercession est juste, à 95% les gens qui viennent pour la première fois dans ce pays sont surpris de ce qu’ils voient, ce pays est loin d’être parfait mais ce n’est pas le tiers-monde : mal affamé et criminalisé comme on le décrit.

Vladimir Poutine

JF : Le pays est toujours touché par des sanctions européennes et américaines. Tout est fait pour favoriser la vie des européens : les matchs ont lieu dans des villes de la Russie européenne ; les déplacements en train sont gratuits avec la compagnie nationale RZD, les supporters n’ont pas à faire un visa avant de venir. Tout est fait pour encourager le tourisme et faciliter la vie de ces derniers, les inviter à découvrir la Russie afin de contrer une supposée russophobie des élites occidentales.

Comment rentabiliser ces enceintes sportives qui seront réparties dans plusieurs villes ?

JR : Pour Moscou et Saint-Pétersbourg il n’y aura pas de soucis, pour Saransk ce sera plus discutable. À Sotchi, une partie des infrastructures est déjà en place, le grand stade est utilisé, les installations du village olympique servent au Grand Prix de Formule 1. Ce souci de réutilisation interpelle les autorités, qui veulent plus de concerts dans la région.

LVP : Il y a un travail en amont qui est effectué pour optimiser les infrastructures. Le stade d’Ekaterinbourg a beaucoup été moqué pour ses tribunes sur échafaudages sauf que c’est plutôt malin dans les faits. Ça permet d’avoir un stade plus en adéquation avec les besoins du club d’Ural. À Sotchi, la réutilisation des infrastructures est encore plus impressionnante avec la relocalisation du club du Dinamo Saint Petersbourg à Sotchi. Le club appartient à Rottenberg, un proche de Vladimir Poutine. Cependant de  réelles inquiétudes restent sur l’avenir de ces installations d’une façon générale. Le Baltika Kaliningrad est en seconde division, ça ne va pas aider pour remplir les 35 000 places. Pareil pour le FC Olimpiyets Nizhny Novgorod et ses 45 000 places.

Les acteurs économiques de la Russie ont-ils été favorables à l’accueil d’une Coupe du Monde ?

JR : Certainement ! Toutes les grandes manifestations mais aussi les rencontres internationales signifient que l’état investit de manière importante dans des travaux d’infrastructures. Il faut donner à ces villes du dynamisme. Malgré tout ce qu’on dit en Russie, les grands lobbys du BTP russe en profitent largement avec de la corruption sur l’attribution de ces chantiers.

LVP : Les acteurs économiques restent très liés à l'Etat, c’est un héritage soviétique. Donc si le chef d'État décide d'organiser la Coupe du Monde, les acteurs économiques sont mis à contribution. La très grande majorité des sponsors sont des locaux, en liens avec le pouvoir.

La facture avait été finalement très salée pour les JO de Sotchi, on imagine que les autorités veulent éviter que ce genre de dysfonctionnement se reproduise avec ce Mondial…

JR : À propos de Sotchi et de ses investissements, certes considérables, ils ont été pensés pour le long terme : autoroute, transports, centrale nucléaire, tout ça pour une ville de 500 000 habitants. Cette Coupe du Monde sera moins spectaculaire, l’accent a été mis sur les stades mais aussi les aéroports et des hôtels plus modernes, cette disproportion n’est pas aussi flagrante.

AD : On reste sur des clichés ressassés ! Les Russes n’ont pas fait que des Jeux Olympiques, ils ont refait un réseau de transport régional à grand échelle, avec du tourisme qui tourne à plein régime, été comme hiver. Toutes ces infrastructures avaient une démarche à long terme. Le sport n’est pas une fin en soi, c’est toujours pour la Russie l’occasion dans ces grandes manifestations sportives et politiques de se modifier en profondeur.

Fisht Stadium Sotchi Stade

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Il y avait eu les soucis de plusieurs hooligans russes lors de l’Euro 2016, ce problème doit-il encore être craint pour ce Mondial ?

JR : Je crois qu’ils ont préparé ce qu’il faut pour éviter ce genre de débordements. Pour avoir été à Sotchi, il y avait des organisations très élaborées. Tous les spectateurs qui veulent rentrer dans les zones doivent s’enregistrer avec photo et une pièce d’identité. Les contrôles sont très sûrs, les Russes ont acquis cette pratique lors des JO d’hiver et elle sera efficace à n’en pas douter.

AD : C’est un phénomène très violent mais chez eux, les Russes, feront en sorte que ce soit strict et sans bavures. Des contrôles et des dispositions ont été pris, s’il y avait eu de la mauvaise foi par rapport à 2016, on aura cette fois une organisation assez colossale, notamment en matière de lutte contre le terrorisme.

Propos recueillis par Adrien Mathieu.

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