Les témoins de l’Euro : Ivan Klasnic (Euro 2008)

Ivan Klasnic PS FR
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Nous poursuivons notre série historique qui concerne le championnat d'Europe. Retour en 2008 et l'incroyable histoire vécue par Ivan Klasnic.

A l’approche de l’Euro 2020, notre rédaction vous propose une série de rencontres avec les joueurs ayant disputé ce tournoi par le passé. Des lauréats de la compétition, des acteurs majeurs ou simplement des protagonistes ayant des histoires intéressantes à raconter. Troisième épisode ce lundi avec Ivan Klasnic. L’ancien joueur du FC Nantes revient pour nous sur l’édition 2008 de ce tournoi qu’il a disputé avec la Croatie alors qu’il se remettait tout juste d’une greffe de rein.

Le football - et le sport du haut niveau en général - regorge de très nombreux exemples de joueurs qui sont venus à bout de sérieuses maladies pour ensuite retrouver leur terrain d’expression favori et renouer avec ce qu’ils savent faire de mieux. Cela étant, et pour des raisons évidentes, ils ne sont pas beaucoup parmi ces athlètes à atteindre le niveau qui était le leur avant leur longue indisponibilité. Et ils sont encore moins nombreux à réussir cette prouesse en un temps record, c’est-à-dire quelques mois à peine après avoir repris le chemin de l’entrainement. C’est ce qu’a pourtant accompli Ivan Klasnic en 2008, en participant à un tournoi aussi prestigieux que le championnat d’Europe moins d’un an après s’être remis d’une greffe de rein.

Il a triomphé de la maladie et défié le temps qui court

En janvier 2007, alors qu’il venait tout juste de célébrer ses 27 ans, l’attaquant croate a appris qu’il souffrait d’une insuffisance rénale. À ce moment précis, assurer sa place à l’Euro avec la sélection au damier était la dernière de ses préoccupations. Il ne pensait qu’à une chose ; bénéficier d’un rein pour rester en vie. Il avait le moral au plus bas, et c’était le cas encore plus à la suite du rejet d’une première greffe suite au rein offert par sa mère Sima. Fort heureusement, deux mois après, c’est son père qui s’est sacrifié et cette fois ça a porté ses fruits. Klasnic était sauvé.

Après avoir frôlé le pire, il n’aurait pas été illogique que le natif de Hambourg décide de mettre un terme à sa carrière professionnelle. Mais, à partir du moment où il a reçu le feu vert des médecins pour continuer, il était hors de question pour lui de faire une croix sur sa passion et abandonner les rêves qu’il s’était fixés. Avec le soutien des siens, il s’est résolu à retrouver les terrains et poursuivre son parcours. L’abandon n’était pas une option.

Au bout d’une convalescence de plusieurs mois, Klasnic a réussi son pari. Des obstacles se sont présentés sur son chemin, mais il les a tous surmontés. En octobre 2007, il retrouvait l’entrainement avec l’équipe première du Werder. Et le mois d’après, il rejouait un match de Bundesliga. C’était un vrai miracle, mais un miracle qui n’aurait pas été possible sans le courage sans faille de ce champion. Pour lui, ce n’était d’ailleurs qu’une bataille de gagnée. Il y en avait d’autres mener, à commencer par celle contre la montre pour être présent au championnat d’Europe en compagnie de sa sélection. Celle dont il n’avait plus porté la tunique depuis un an et demi.

L’Euro 2008, la récompense pour un magnifique combat

Le 5 mai 2008, Slaven Bilic, le sélectionneur croate, dévoilait sa liste des 23 pour ce tournoi. Klasnic y figurait bel et bien. Une immense victoire. Treize ans après, il n’a rien oublié du sentiment qui l’a parcouru lorsqu’il a appris la nouvelle. Il en témoigne à Goal : « Sur le plan personnel, c’était très particulier. Il y avait un grand combat contre la maladie que je venais de remporter. Je revenais d’une greffe de rein. Donc pour moi, c’était surtout un immense plaisir d’être là. Je voulais vraiment participer à cet Euro et c’était très important pour moi d’y être. Au final, c’était une réussite pour moi avant même que le tournoi ne commence ». Un dénouement heureux et historique même, puisqu’il était le tout premier footballeur à participer à un grand tournoi international après avoir connu une transplantation rénale. Cela illustrait à la fois sa résilience hors pair et aussi les remarquables efforts qu’il a consentis. 

L’intéressé était heureux de faire son retour chez les Vatreni, mais le coach, aussi, se félicitait tout autant de pouvoir l’avoir à sa disposition. « Pour moi, c’était un choix évident, assure Bilic, très heureux de revenir pour nous sur ce qu’il a qualifié de conte de fée à l’époque. À partir du moment où il (Klasnic) est revenu au football, et qu’il était compétitif en club, il n’y avait aucune raison de ne pas le sélectionner. Il était performant, et pour être honnête c’était un joueur très important de notre équipe. Il avait l’expérience et c’était un avant-centre type qui pouvait beaucoup nous aider. Je n’avais absolument aucun doute sur le fait qu’il allait nous être utile. Pour moi et aussi pour toute l’équipe, c’était bien de l’avoir. Et puis, il était parfaitement apte. Oui, il revenait d’une transplantation de rein, mais il avait déjà récupéré et ses prestations en club le prouvaient. C’est pourquoi il n’y avait aucun point d’interrogation dans mon esprit en ce qui le concerne. »

Le sélectionneur ne s’est pas interrogé au moment de cocher le nom de Klasnic, et il n’a pas eu à se poser plus de questions lorsque son joueur a rejoint le stage et qu’il a commencé à s’entrainer. Ce dernier aurait pu bénéficier d’un traitement à part mais ce n’était pas nécessaire dans le cas échéant. Bilic s’en explique : « Il a été traité de la même façon que les autres, pour la simple raison qu’il n’avait pas besoin d’être traité différemment. Il n’était pas nouveau au sein de la sélection, il avait déjà disputé de nombreux matches avec cette équipe. Et il était bon en club avant de nous rejoindre. Et il n’a soumis aucune requête, ni au staff, ni au personnel médical. Il était dans d’excellentes conditions. Alors oui, il devait être prudent dans la nutrition et surveiller ce qu’il mangeait, mais pour le reste il n’y avait aucun souci. Il n’avait pas besoin de se ménager à l’entrainement. Il travaillait durement, comme n’importe quel autre joueur. »

Le championnat d’Europe 2008 était le troisième tournoi international auquel Klasnic allait prendre part. Mais, pour lui, ça ressemblait à une première. Car il était dans un état d’esprit totalement différent des précédentes fois. L’idée principale était surtout de savourer et vivre du mieux le moment présent. « Tout était du bonus pour moi, se souvient-il. Je revenais dans le football. Je voulais juste jouer, apporter ma contribution et aider ma sélection à bien figurer. Je n’avais aucune autre prétention. Être là, faire partie de cette équipe à ce moment-là, c’était pour moi une énorme fierté déjà ». Dans la hiérarchie des attaquants, et en raison de sa longue absence, il avait reculé au troisième rang derrière Ivica Olic et Mladen Petric. Il n’en avait que faire cependant. Après ce qu’il a vécu, la différence entre être titulaire et remplaçant était totalement dérisoire.

Ayant conquis sa place dans le groupe avec beaucoup de mérite, Klasnic ne manquait bien sûr pas d’ambition. Mais, celle-ci s’inscrivait dans une vision uniquement collective. Avec ses coéquipiers, et au bout d’une campagne de qualification parfaitement négociée avec notamment un succès historique à Wembley contre l’Angleterre (2-3), il espérait vivre un bon parcours. « Je crois qu’on avait une bonne équipe et on était dans une bonne période. Durant les éliminatoires, on s’est plutôt bien comportés. Et nous pensions tous pouvoir aller loin dans cette compétition. En tous cas, plus loin que là où on s’est arrêté », nous déclare-t-il.

Contre la Pologne, il marque et lâche tout

Et les espoirs des « Vatreni » ont été confortés à l’issue des premiers matches très convaincants et marqués notamment par un succès de prestige contre l’Allemagne (2-1). « C’était bien pour la confiance et important pour nous de commencer ainsi, affirme l’ancien nantais. On s’est imposés face à l’Autriche, et après on a pris le dessus sur l’Allemagne. On ne pouvait pas rêver d’une meilleure entame ». Face à la Mannschaft, lors d’une rencontre disputée à Klagenfurt, il y avait même l’art et la manière, avec peut-être la meilleure partition collective offerte de l’ère Bilic (2006-2012). « On était très motivés. Car beaucoup d’entre nous évoluaient en Allemagne à l’époque. Et c’est peut-être pourquoi on a joué mieux que d’habitude », explique Klasnic.

Après deux journées, la Croatie est donc parfaitement lancée et qualifiée pour les quarts de finale. Sauf que Klasnic, lui, n’avait pas encore joué la moindre minute. N’y avait-il pas un soupçon de frustration chez lui en raison du fait qu’il était cantonné au banc et privé de l’action ? Sa réponse : « Non ! Je vivais très bien mon rôle de remplaçant. Comme je l’ai souligné avant, je revenais de très loin. Je me disais juste que si je suis amené à jouer, alors j’essayerai de prendre du plaisir et aider mon équipe. Et c’est ce que j’ai fait contre la Pologne. Lors de ce troisième match de poule, il y avait beaucoup de joueurs qui n’avaient pas joué les premiers matches et on voulait tous saisir cette opportunité. Et c’est ce qu’on a fait ». « Il était prêt », se souvient pour sa part l’entraineur.

Face aux Polonais, Klasnic a non seulement joué, mais il a aussi marqué. A la 53eme minute, et alors que le score était de 0-0, il a débloqué la situation d’une frappe du gauche. Il fallait voir son visage après avoir vu le ballon franchir la ligne, avec les yeux humides, mais aussi sa célébration très émouvante pour comprendre ce que cette réalisation signifiait pour lui.  « C’était comme… Après tout ce que j’ai vécu, je me sentais simplement comme la personne la plus heureuse au monde à ce moment-là, se remémore le héros croate. En me souvenant là où j’étais un an auparavant, le fait d’être à ce tournoi, revenir à ce niveau-là, défendre les couleurs de mon pays et marquer en plus dans cet Euro, c’était tout simplement fantastique ». Est-ce la réalisation la plus mémorable de sa carrière ? « Probablement, oui », avoue-t-il.

Après cette rencontre, et même si celle-ci était sans enjeu, Klasnic a eu droit aux éloges de toute l’équipe et ceux de son entraineur. Bilic se souvient d’ailleurs de ce grand moment comme si c’était hier : « Il a joué dès les premières minutes et il nous a marqué ce but de la victoire. On n’a jamais douté de lui, car c’était un grand buteur (…) C’était un moment très émouvant pour lui de marquer. Il le méritait après tous les sacrifices qu’il a faits. Revenir au plus haut niveau après tout ce qu’il avait connu, ce n’est pas donné à n’importe qui ». Et pour ce qui est de la joie collective qu’il y a eue, le technicien la décrypte ainsi : « A l’époque, on avait une équipe très bonne mais aussi très soudée. On enchainait les victoires et il y avait une très belle atmosphère. Chacun était prêt à se sacrifier pour l’autre. Et quand il a marqué, c’est certain que tout le monde était très heureux pour lui. Qu’il ait vécu ce moment-là, ça nous a fait à tous énormément plaisir. »

Le retour violent sur terre contre la Turquie

Ce but contre les Polonais n’est pas le seul que Klasnic a inscrit durant cette compétition. Un autre a suivi dès le match suivant face à la Turquie, en quarts de finale. Malheureusement, il n’a pas eu la même saveur, car pas synonyme de victoire. Pourtant, il a mis le cuir au fond à la 119e minute de jeu. Une réalisation que l’adversaire a annulé juste avant le gong (par Selçuk), avant que la séance de tirs au but ne tourne à l’avantage des Turcs, avec notamment trois ratés côté croate. « C’était très difficile de rester concentrés durant les tirs au but, confesse Klasnic. Car on avait pris un gros coup au moral. Et ils avaient un avantage de ce côté-là. Mais bon, on ne peut plus rien y changer. On a perdu. Ils ont eu plus de réussite. Après le match, on était très tristes. Tout le monde pleurait même. Parce qu’on ne comprenait pas comme on a fait pour perdre ce match-là. »

La chance, est-ce vraiment le seul facteur qui a fait la différence ce soir-là ? En y repensant bien, Klasnic avoue que lui et ses partenaires ont péché par manque de concentration : « Après mon but, on a peut-être célébré comme si on avait déjà gagné. On était presque tous près du poteau de corner, et on avait enlevé nos maillots. On jubilait comme si c’était fini. Malheureusement, dans le football, ça n’est pas terminé tant que l’arbitre n’a pas sifflé la fin ». Et au-delà de ce moment d’égarement vers la fin, la Croatie a aussi failli dans son approche mentale de la rencontre. Là aussi, et en toute honnêteté, notre témoin reconnait : « On avait fait un très bon tournoi jusque-là. Après trois matches, on était dans les meilleures prédispositions. On gagnait et on produisait du beau jeu. Tout allait bien. Et l’état d’esprit était excellent. Et peut-être qu’inconsciemment, c’est ce qui nous a fait perdre. On s’est dit « ok, on joue la Turquie. Il y a de bonnes chances pour qu’on atteigne les demies où on va retrouver l’Allemagne et la battre à nouveau. On se voyait déjà en finale. Mais, encore une fois, on n’a pas été chanceux. C’est sûr que sur le coup, il y avait beaucoup de frustration. Et aujourd’hui, on ne peut rien y changer. »

La Croatie est tombée, mais Klasnic a gagné et il continue de le faire

La fin de compétition était rageante, mais pour Klasnic, elle ne supplantait pas le reste et tout ce qu’il avait vécu. De tous les joueurs croates, c’est lui qui a pu digérer l’élimination plus facilement car il était le plus à même de relativiser. « C’est sûr qu’il y a plus de bons souvenirs que de mauvais. Pour moi personnellement, après tout ce que j’ai dû endurer. Personne n’aurait pu parier là-dessus. Et si quelqu’un m’avait dit ça un an avant auparavant, je l’aurais traité de fou ». Son coach aussi abonde dans le même sens en relevant que la tristesse due à l’échec a vite été évacuée : « C’est vrai qu’on a été très frustrés et déçus par la manière dont on est sortis. On a manqué de réussite. Et c’est dommage car Ivan était sorti du banc pour marquer ce but en prolongation. Là aussi, et après tout ce qu’il avait vécu, ça aurait été digne d’un film hollywoodien si on s’était qualifiés grâce à lui. Malheureusement, cela ne s’est pas fait. Mais cela n’enlève rien à ce qu’on a vécu. Le sentiment général restait positif. En raison de ce qu’on a partagé ensemble et de cette magnifique histoire avec Ivan. »

L’actuel manager de Beijing Guoan entraine depuis 20 ans et il admet que cet Euro restera comme l’un de ses plus beaux souvenirs. « Car il n’est pas question seulement du football mais de relations humaines, souligne-t-il avec fierté. C’était un immense plaisir pour moi de vivre cette aventure. Parce que c’était un superbe groupe, et parce qu’on était tous bénis de pouvoir compter sur Ivan. Le fait qu’il ait fait partie de cette histoire a contribué à rendre l’atmosphère encore meilleure et plus mémorable. Il était avec l’équipe, deux ans auparavant lors du Mondial allemand, et quand on a su pour la greffe de rein ça a été un immense choc pour nous. Alors, l’avoir eu de nouveau avec nous, c’était un grand bonheur. Parce que c’est un très bon gars. Il mérite ce qu’il a vécu lors de cette compétition, et même beaucoup plus. Il mérite le meilleur dans sa vie. »

L’aventure était effectivement inoubliable, riche en moments forts, mais aussi en leçons de courage pour tous ceux qui sont malades, ou simplement blessés et incapables de pratiquer leur sport. À aucun moment, Klasnic n’a abandonné ou cédé au découragement. Ni à l’époque quand il était encore joueur, ni en 2017 lorsqu’il a vécu une troisième transplantation avec un rein offert par un donneur anonyme. Aujourd’hui, et même s’il reste fragile, il se porte mieux et profite de la vie avec ses proches, dont ses deux enfants. Les 4M€ récupérés en 2020 de la part du Werder Brême à la suite d'un procès pour erreur médicale l'ont, en outre, aidé à panser les dernières plaies. Et à la question de savoir s’il prend du plaisir à se remémorer ses temps forts vécus comme joueur alors que pour une personne miraculée comme lui il y a assurément plus important dans la vie désormais, sa réponse est admirable et invite à la méditation : « Lorsqu’on est en bonne santé, on peut tout savourer dans la vie. Et on peut être tout ce qu’on veut être ». 

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