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ENTRETIEN - Desabre : "Travailler en Afrique c’est très valorisant pour un entraineur"

En France, son pays, il ne jouit pas encore d’une très grande renommée. Pourtant, son palmarès à quarante et un ans a de quoi faire des jaloux. Sébastien Desabre, jeune et talentueux technicien est en train de réaliser un admirable parcours en Afrique. Installé sur ce continent depuis 2010, il suit la voie tracée par le brillant Hervé Renard. Le double champion d’Afrique est à la fois son ami et le modèle qu’il rêve d'imiter.

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Nommé sélectionneur de l’Ouganda il y a une dizaine de jours, Desabre a aujourd’hui comme objectif de faire un bon parcours sur la scène internationale après avoir conquis des trophées dans cinq pays différents dans sa carrière en club. En exclusivité pour Goal, il revient sur ce bel itinéraire et étale aussi ses attentes pour le futur. À la fois humble et ambitieux, il veut mettre toutes les chances de son côté pour devenir un entraîneur dont on parle.

Vous êtes connu sur le continent africain et inconnu en France. N’est-ce pas un regret de ne pas avoir grimpé un peu plus d’échelons dans votre pays, avant de vous exiler ?

Sébastien Desabre : Les premières grandes expériences pour moi ont été en Afrique, mais j’ai aussi entrainé en France. C’est que j’aime entrainer en Afrique et pour l’instant et il n’est pas question pour moi de retourner en France, même si j’ai eu des offres et des opportunités pour le faire. Mon parcours est donc en Afrique. J’ai 41 ans et j’ai encore le temps de retourner dans mon pays. Pour l’instant, j’ai ce projet en Ouganda qui s’étale sur trois ans et j’espère bien l’honorer.

Avant de percer dans ce métier, étiez-vous naturellement attiré par le football africain ? Ou ce mariage est simplement le fruit du destin  ?

C’est juste que c’est le premier défi qui s’est présenté à moi il y a neuf, dix ans suite à une discussion qu’on a eue avec mon ami Hervé Renard. Il m’a fait part de son travail en Afrique et moi j’avais envie de découvrir tout ça. C’était à la fois une opportunité et une envie de s’expatrier pour connaitre autre chose du monde et du football.

Quand l’ASEC Mimosas, un grand club ivoirien, vient vous chercher alors que votre seule expérience à ce moment-là est au sein de l’ESC Rocheville, qu’est-ce que vous vous dites ? 

C’était une chance à saisir, certainement. Et puis, c’était aussi le fait de signer mon premier contrat professionnel, vu qu’à l’époque j’étais en contrat technique avec Rocheville. Être manager du club à plein temps, ça me permettait de franchir un pas dans ma carrière. Et je dois dire que je ne regrette pas du tout ce choix car mes premières années en Afrique ont été superbes et m’ont donné le goût d’y rester. J’ai aussi eu la chance de rencontrer de belles personnes à l’ASEC Mimosas. Un président et un directeur général fantastiques. C’était donc une superbe première expérience.

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"Le foot maghrébin et le foot subsaharien sont totalement différents"


Vient ensuite ce passage à Cotonsport de Garoua. Vous êtes champions du Cameroun et vous atteignez les demies de la C1 africaine. Est-ce vraiment là que vous prenez conscience que vous êtes fait pour ce métier ?

Je pense que c’était une vocation. Moi j’ai arrêté ma carrière de joueur très tôt. À 26 ans, j’entrainais déjà des adultes. J’avais cette envie-là. Après, c’est sûr que l’année à Cotonsport était fantastique au niveau des résultats et des relations humaines. On avait des résultats exceptionnels. On gagne le championnat, mais je pense qu’on avait l’effectif pour gagner la Ligue des Champions. On a eu des regrets, puisqu’on se fait éliminer 9-8 aux tirs au but par Al Ahly. Et forcément, vu qu’après j’ai été à l’ES Tunis, ça a été un très bon tremplin.

Après, on vous retrouve à l’Espérance de Tunis en tant que manager général. Pourquoi ce changement de fonction ? Même si vous finissez par reprendre le poste d’entraineur.

J’avais à ce moment-là des soucis familiaux et il fallait que je me rapproche de la France. Des petits problèmes à régler. Mais, ce poste de manager général dans un grand club, c’était fantastique également. Cela dit, j’ai rapidement pris en main l’équipe. On a trouvé un accord avec les dirigeants sur sept matches, en attendant l’arrivée d’un nouvel entraineur (Ruud Krol). Et sur ces sept matches, on a fait de très bons résultats avec du beau jeu. C’est ce qui fait que j'en garde un très bon souvenir, en sachant qu’après Krol est arrivé et cela ne s’est pas très bien passé. Et derrière, on m’a demandé de reprendre l’équipe en Ligue des Champions.

On dit que le foot maghrébin et le foot subsaharien sont totalement différents. Vous validez ?

Oui, tout à fait. L’essence du football reste le même, mais dans l’approche c’est totalement différent. On n’est pas dans les mêmes objectifs de joueurs, et les mêmes objectifs d’équipe. Au Maghreb, les équipes essayent de garder les joueurs pour gagner des titres, et dans la région subsaharienne, on est dans un milieu où on essaye aussi de gagner des titres, mais en vendant également ses meilleurs joueurs pour pouvoir survivre. En termes de moyens, ce n’est donc pas la même chose.

En l’espace de cinq ans, on vous voit dans 8 pays différents...

Je me considère comme étant toujours en formation. J’ai fait le choix de prendre beaucoup d’expérience sur les dix premières années de mes contrats professionnels. J’en suis à ma huitième. C’était donc un choix de ma part de ne signer que des contrats d’un an. Et de découvrir autre chose. Et j’avais un objectif également en Afrique : profiter de ce vécu pour "changer de métier" en prenant un poste de sélectionneur. C’est pourquoi je suis sélectionneur de l'Ouganda depuis dix jours et pour une durée de trois ans. Je compte donc bien me stabiliser. Et puis parfaire encore mon expérience et mes compétences de la fonction d’entraineur, et notamment celle de sélectionneur.

On dit de vous que vous êtes quelqu’un de méticuleux, et investi à fond. Vous auriez par exemple appris le portugais en l’espace de quelques mois avant d’arriver en Angola...

Effectivement. D’une, ça permet déjà d’être meilleur dans son travail. Parce que quand on communique, que ça soit en portugais en Angola ou en anglais ici en Ouganda, il faut se faire comprendre. La communication est importante. Après, c’est une manière aussi de rester poli. On est des entraineurs étrangers, qui viennent apporter leur expérience pour construire des choses. Il est important de respecter les personnes qui nous emploient et l’environnement. Et c’est vrai que je suis méticuleux car j’ai été formé comme ça. Et je considère qu’en étant professionnel, il faut de la planification et de la discipline pour pouvoir arriver à nos objectifs. C’est une méthode de travail qui fait appel à la rigueur. Et puis, plus on évolue et plus on a de l’expérience et plus on profite de tous ces voyages qu’on fait à travers l’Afrique.

Dernièrement, vous avez été nommé sélectionneur de l’Ouganda. En 2016, vous aviez déjà eu la possibilité de prendre en main une sélection, la Zambie, et cela ne s’est pas fait. Vous ne vous sentiez pas prêt pour la scène internationale ?

Il y a plusieurs sélections qui m’ont contacté, oui. J’ai rencontré les responsables zambiens deux fois. C’était un projet qui était très motivant. On n’a pas été au bout, puisqu’il y a eu le président qui a changé, et un problème budgétaire qui fait qu’ils ne pouvaient pas recruter d’entraineur étranger. Mais sinon c’était intéressant. Mais bon, j’ai eu cette opportunité-là. Celle d’aller dans une sélection, avec un potentiel qui permet de construire quelque chose. L’Ouganda a ce potentiel, maintenant il faut structurer autour de l’équipe pour pouvoir monter d’un cran dans le professionnalisme.


"Les comparaisons avec Renard ? Moi, j’ai encore trop de chemin à parcourir"


Aujourd’hui, quelles sont vos ambitions justement avec la sélection d’Ouganda ?

Continuer le travail qui a été bien fait depuis quelque temps. Essayez de se qualifier pour la prochaine CAN au Cameroun. Il y a aussi un projet des U23 et des U20 à structurer. Parce qu’il y a du potentiel, mais il faut structurer l’encadrement de l’équipe. En résumé, on est dans un double objectif : d’une part, accompagner cette équipe A vers la CAN et préparer les qualifications du Mondial 2022. Et d’autre part, structurer à l’intérieur du pays afin de laisser une trace et améliorer le football local.

En tant que sélectionneur national, ressentez-vous une pression supplémentaire par rapport à celle qui existe dans les clubs ?

Je suis passé dans des grands clubs en Afrique avec beaucoup de pression. Et vous connaissez ceux du Maghreb. On est donc préparé à ça. Maintenant ça fait partie de la fonction d’entraîneur. Il y a aussi une pression politique. Là, on est en train de se préparer aux prochaines échéances. Les éliminatoires de la CAN sont en septembre, octobre, mais j’ai pris aussi l’équipe de CHAN. Je n’ai pas sélectionné les joueurs, mais je les accompagne. C’est une belle opportunité pour moi afin d’évaluer les joueurs locaux et en sélectionner quelques-uns sur les A.

Votre parcours ressemble un peu à celui d’Hervé Renard. On vous dit proches, et il a aussi joué un rôle dans votre venue en Afrique. On vous compare à lui, on vous associe à lui...

Chacun est différent. Hervé a son parcours, il a gagné des CAN et a fait des choses extraordinaires. Il est qualifié pour la Coupe du monde. C’est un parcours qui n’est pas le mien aujourd’hui. Il est généreux dans son travail. Il est compétent et partout où il passe, il gagne et laisse de bons souvenirs. Mais, forcément, ce ne sont pas des parcours similaires, car chacun est différent. Moi, j’ai encore beaucoup de chemin à parcourir pour avoir autant de trophées que lui.

Vous semblez bien installé sur ce continent, mais y a-t-il une chance pour qu’on vous voie bientôt en Europe. En Ligue 1 ou en Ligue 2 par exemple ?

Oui, bien sûr. J’ai évidemment cet objectif à moyen terme. Mais là, je suis en Ouganda pour trois ans et il y a beaucoup de choses à faire. C’est trop valorisant pour un entraîneur que de pouvoir faire quelque chose en Afrique. C’est très intéressant. Après, je n’ai que 41 ans, et même si les années passent assez vite, et s’il y a ce projet-là qui se présente dans le futur, je verrai à ce moment-là. Dans ma tête je me suis dit qu’avant mes 45 ans, je ne rentrerai pas en France. Mais, c’est sûr que l’objectif est de prendre un club dans son pays.

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"Aux yeux de la FFF, on a un peu l’impression d’être mis à l’écart"


Et faire une carrière à la Claude Le Roy, en passant tout votre parcours en Afrique ?

Cela dépend des opportunités et des rencontres. On ne peut pas se projeter dans notre métier. J’ai forcément l’envie de pouvoir, à un moment donné, entraîner en France. Maintenant, dans la vie, il y a peut-être des circonstances qui font que cela ne se fera pas. Mais, pour l’instant, je ne réfléchis pas trop à ça. Je n’ai pas forcément de plan de carrière. Mon objectif est de donner le maximum là où je suis et de travailler avec de la rigueur et de la discipline. J’ai besoin de me stabiliser dans ce projet-là car il est très motivant. Et puis après on verra bien.

Il y a quelque temps, vous vous êtes un peu plaint des obstacles pour les entraîneurs français basés à l’étranger dans leur obtention du diplôme BEPF. Pensez-vous qu’il y a un peu un manque de reconnaissance à votre égard ?

Manque de reconnaissance, je ne sais pas. Mais je parlais effectivement de ça. Il est évident qu’avec mon nombre de matches en professionnel, dans de grands stades, en faisant des compétitions internationales, c’est sûr qu’on a beaucoup d’expérience. On a un peu l’impression qu’aux yeux de la Fédération française, par rapport aux diplômes, on est un peu mis à l’écart. Moi, je travaille avec mes diplômes professionnels que j’ai passés en Afrique et en Asie. Ça fait huit ans que j’ai quitté la France, je n’ai donc pas eu le temps de passer le dernier plus haut diplôme français. J’ai fait une validation des acquis d’expérience, sur laquelle j’espérais bien qu’on me donne mes diplômes. On ne m’en a donné que la moitié. Je vais donc me représenter cette année sûrement. Mais bon, c’est dommage qu’on ne reconnaisse pas tout le travail des entraineurs français à l’étranger. Car on fait aussi passer des messages et on montre la formation à la française à l’étranger. Je pense qu’on mérite un peu plus de soutien.

Propos recueillis par Naïm Beneddra

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