Il ne faut pas grand-chose, parfois, pour que la symphonie d'un artiste se dérègle. Il est question ici de feeling, de sensations, d'inspirations. Il y a un an, au cœur du printemps, Mohamed Salah fascinait l'Europe par sa virtuosité à chacune de ses représentations. Salah était le roi. La solution. Celui qui résolvait à peu près toutes les équations de Liverpool pour grimper en altitude, jusqu'à cette 31e minute contre le Real Madrid, au sommet, si près des étoiles, où tout a basculé quand il a lâché les armes après une fourberie de Sergio Ramos. De l'eau a coulé sous les ponts, depuis, mais ce moment précis est un caillou que Mohamed Salah traîne dans sa chaussure depuis l'été dernier.
Une saison se déroule comme on la prépare...
Rembobinons un peu le magnéto. Ce 26 mai fut le point de départ d'une course contre la montre pour Mohamed Salah, idole d'une nation scotchée à l'évolution de son état avant la Coupe du monde. On dit souvent que l'on joue comme on s'entraîne, alors rappelons, de la même manière, qu'une saison se déroule comme on la prépare. Demandez-donc à Neymar ou Edinson Cavani, spectateurs de luxe du Parc des Princes depuis deux mois, eux aussi plombés par une préparation tronquée avant ou après le Mondial. Comment Salah a-t-il préparé la sienne ? Rabiboché tant bien que mal afin d'être remis sur pied pendant la phase de poules du tournoi, l'Égyptien a dû encaisser l'élimination sans gloire des Pharaons avant d'écourter des vacances déjà ternies par ses deux désillusions.

"Jurgen Klopp y a fait référence à plusieurs reprises cette saison, expliquant qu'au début, Salah n'avait toujours pas confiance en son épaule et se protégeait dans les duels", explique Neil Jones, correspondant de Liverpool pour Goal. "Ajoutez à cela la fatigue mentale et la pression naturelle engendrée par une campagne aussi remarquable, et vous pouvez commencer à expliquer pourquoi cette saison n'a pas été aussi spectaculaire pour lui. Des défenses sont mises en place pour l'arrêter, lui et lui seul, et tout le monde connaît ses mouvements préférés. Il a donc parfois dû jouer différemment, adapter et changer son jeu, tout en assumant une énorme responsabilité". C'est dans ces conditions, physiques et psychologiques, que la saison de Mohamed Salah a débuté.
S'il fallait la décrypter en deux chapitres bien distincts, on discernerait sa phase aller, d'abord, où l'impression moyenne qu'il diffusait était masquée par ses buts, et sa phase retour, ensuite, où les buts en question n'étaient même plus là pour la camoufler... C'est simple : cela faisait huit matches que le numéro 11 des Reds n'avait pas trouvé le chemin des filets avant de libérer les siens à Southampton vendredi dernier (1-3)- sa plus longue disette depuis son arrivée dans le Nord de l'Angleterre. Elle n'a pas affolé le bonhomme. "Je n'ai pas marqué depuis quelques matches mais certains joueurs qui ont le même nombre de buts que moi (référence à Pierre-Emerick Aubameyang ou encore son coéquipier Sadio Mané, 17 buts en Premier League ndlr) font la meilleure saison de leur vie et je suis censé réaliser une mauvaise saison ? Je veux gagner la Premier League, c’est la chose la plus importante pour moi" , avait-il lâché sur Sky Sports, dans ce flegme qui lui ressemble avec une pointe d’espièglerie.
"En le comparant à Ronaldo et Messi, les gens s'attendaient à ce qu'il maintienne ce rythme"
Vu d'Égypte, Marwan Ahmed, responsable du site de football KingFut.com, l'un des médias majeurs du pays, recontextualise aussi l'ascension soudaine du leader technique des Reds. "Beaucoup de joueurs font une super saison, mais être un top joueur, c'est aussi se maintenir à ce niveau et c'est ça le plus difficile", rappelle-t-il pour Goal. "Les deux meilleurs joueurs du monde, Ronaldo et Messi, sont formidables car ils ont réussi à conserver le même rendement toutes ces années. La saison de Salah a été très spéciale et logiquement, les gens ont commencé à le comparer à ces deux légendes du jeu et s’attendaient à ce qu'il maintienne ce rythme. C'était compliqué, mais à mon avis, il en a fait suffisamment pour être considéré comme l’un des cinq meilleurs joueurs en Europe cette saison - ce qui est déjà une grande réussite".
UNE BAISSE DE FORME VISIBLE DANS SES STATISTIQUES
| SAISON 2017-18 | SAISON 2018-19 | |
| Matches | 52 | 43 |
| Buts | 44 | 21 |
| 1 but toutes les... | 94' | 169' |
| Passes décisives | 14 | 8 |
| Occasions créées/match | 1,87 | 1,60 |
| Tirs/match | 2,88 | 2,44 |
| Dribbles réussis/match | 2,19 | 1,80 |
Statistiques de M. Salah toutes compétitions confondues. Avec Opta.
Sans être franche - parce que son bilan chiffré a toujours eu de l'allure - cette méforme que l'on pourrait qualifier de latente a aussi été accentuée par l'effet de contraste né des performances de Sadio Mané. Dans le trio fantastique de Liverpool, Mané a longtemps été perçu comme son second, là où le profil de Roberto Firmino se détachait pour être une sorte de point de jonction entre les deux. La finale de Kiev avait résumé l'affaire, quelque part. Après la blessure de Salah, Mané avait pris les choses en main en redonnant espoir au Reds. Le Sénégalais n'est pourtant pas le même type de footballeur que l’Égyptien mais ces deux-là se rejoignent par leur casquette commune d'accélérateur de jeu. Ce sont les épines les plus tranchantes de l'équipe. Or, Mané, explosif et généreux à souhait, a su gagner en constance et gommer quelques approximations pour prendre une autre dimension. À tel point que l'idée d'une redistribution du premier rôle commençait à germer.
Anfield attend le retour de Mo Salah
Et puis ce but à Southampton est arrivé, donc. Peut-être sera-t-il plus significatif qu'on ne le croit. Parce qu'il met fin à sa disette, évidemment, mais aussi parce qu'il a fait basculer un match qui est lui-même un point de bascule. Et enfin parce qu'il est un rappel visuel de ce qu'est - et doit être - Mohamed Salah. Un attaquant insaisissable. Une sorte de funambule. Combien de fois a-t-il gratifié Anfield d'une conduite de balle parfaite conclue par un bonbon délicieux déposé délicatement dans le petit filet après avoir arrêté le temps pour choisir son côté ? Il est possible, d'ailleurs, que ces images hantent encore les joueurs de la Roma, qui n'avaient pas tous respecté l'avertissement parental ce soir-là. Mais le plus curieux, pour revenir à Southampton, c'est que cette fulgurance s'est produite au terme d'une nouvelle prestation quelconque de l’Égyptien. "On a pu ressentir son émotion", observe Marwan Ahmed. "En Angleterre, les médias sont des requins. Il était sous pression et marquer de cette manière-là signifiait beaucoup pour lui. Ce qu'il a fait sur ce but, il l'avait tenté plusieurs fois lors des derniers matches mais ça n'avait pas marché". Avant cela, en effet, nous n'avions d'yeux que pour ses ratés parce qu'ils intervenaient dans tout ce qui fait sa force : contrôles, changements d'appui, frappes. Même sa conduite de balle avait été incertaine.
Sur le moment, cet éclair a ressemblé à un flash. Il reste à savoir s'il permettra à Mohamed Salah de retrouver réellement ses sensations. Pour en entraîner d'autres, pourquoi pas, ou carrément réanimer la flamme de la saison passée, avec une autre fin, si possible. Afin que personne ne l'éteigne, cette fois-ci. "Quand vous marquez un but de classe mondiale, ça aide", a relevé Jürgen Klopp, sourire en coin. "Il rappelle à tout le monde qu’il est toujours l’homme fort de Liverpool", s'enthousiasme quant à lui Marwan Ahmed. Porto peut être un premier point de repère. Le club lusitanien, que Liverpool avait laminé en huitièmes, arrive en quarts - le stade précis de la Ligue des champions où Mohamed Salah avait commencé à marcher sur l'Europe. Les amoureux de Liverpool se prennent donc à rêver pour que l'histoire recommence, à quelques nuances près.
Quoiqu'il en soit, il n'y a qu'en prenant toute la lumière, au moins le temps d'un match, que l’Égyptien redeviendra Mo Salah, cette figure iconique portée aux nues et reprise en chœur par le stade le plus enivrant d'Angleterre. Pour cela, il lui faudra faire les choses en grand. Le public d'Anfield attend ses symphonies. Quand on est maître de cérémonie, comme lui, on brille de mille feux ou on ne brille pas.




