Pep Guardiola est un drôle de bonhomme. Décrit comme froid, distant, méthodique et doté d'un sens du détail obsessionnel, l'ancien inspirateur du Barça a toujours eu des relais dans ses équipes. Un peu plus responsabilisés que les autres, ces joueurs-là ont une place particulière dans ses plans. Ils s'appellent Xavi, Messi, Thiago Alcantara ou Philipp Lahm. Depuis huit mois, Kevin De Bruyne est entré dans ce groupe. Cinq ans après ses débuts en Angleterre, ça ressemble à une revanche.
Mourinho, l'excuse des entraînements
L'histoire de Kevin De Bruyne rappelle à quel point l'évidence n'est pas toujours visible. Il faut s'en éloigner pour mieux la discerner, parfois. Ce créateur n'avait que sa réputation et son potentiel lorsqu'il a débarqué de l'autre côté de la Manche, à Chelsea, en 2012. José Mourinho en avait vu d'autres. Il se murmure même que le Special One n'alignait pas De Bruyne parce qu'il estimait que le Belge ne montrait pas assez d'engagement à l'entraînement. "C'était facile de dire cela", a rétorqué le milieu dans France Football. "Il n'y avait personne pour le vérifier étant donné que les entraînements étaient fermés au public". Réalité ou pas, l'histoire est écrite. On ne la refera pas.
Getty ImagesPeut-être parce qu'il n'est plus le même joueur, De Bruyne n'aime pas se retourner sur cette période. Ses passages en Allemagne l'ont aidé à se construire en tant que footballeur et à grandir en tant qu'homme. Après un prêt convaincant au Werder Brême, le Belge est devenu immense à Wolfsburg, où sa qualité de pied et sa vista ont illuminé l'Europe. C'est là-bas, loin de l'ambiance cosy de Londres, loin de la pression, loin des tentations, loin de tout (sauf des usines) que l'évidence est devenue visible. Parti sur la pointe des pieds, De Bruyne est revenu en grande pompes quand Manchester City, autre nouveau-riche, a déboursé 75 millions d'euros pour s'attacher ses services.
L'art de la diagonale
Il aura donc fallu des chiffres, des buts et des offres pour que le rouquin de Drongen ait une reconnaissance à la hauteur de son talent. Il est devenu un joueur-clé avec Manuel Pellegrini la saison passée. Laurent Blanc et le PSG se souviennent. Sa grave blessure au genou ne l'avait pas empêché de briller à son retour, pour les grandes batailles du printemps. Pellegrini est parti et Pep Guardiola a dû composer, lui aussi, avec une blessure importante à la fin de l'été. Avant ou après, l'Espagnol n'a jamais pu se passer du Belge.
Il faut dire que De Bruyne a tous les attributs pour plaire à Pep Guardiola. Plus que son toucher de balle, c'est sa réflexion, son approche du jeu, sa faculté à résoudre des situations de match qui en font un joueur à part. À ses débuts, il a longtemps été perçu comme un meneur excentré capable de distiller des centres plongeants à la pelle pour les buteurs. L'image résume bien le joueur. De Bruyne, c'est l'art de la diagonale. Guardiola le sait, mais le Catalan préfère l'utiliser au cœur du jeu. Meneur, relayeur, organisateur reculé, le Belge explore tous les rôles du milieu.
En deux combats, Leonardo Jardim a pu s'en rendre compte. L'entraîneur de Monaco n'avait jamais su neutraliser son influence à l'Etihad Stadium, avant d'y parvenir une mi-temps, au retour, puis d'en pâtir à nouveau quand il a glissé plus bas commme un pion malicieusement déplacé dans une partie d'échecs. Une partie que Guardiola a perdue, mais qui a encore mis en lumière tout le registre du Belge. Jusqu'où peut-il aller ? Plus loin du but, on le dit moins décisif. Lui se dit plus influent. "Je ne sais pas quelles sont mes limites", a t-il lancé à France Football. "Je suis déjà haut, c'est très difficile d'aller plus haut, mais j'essaie".
Mercredi, contre Chelsea, il retrouvera ce Bridge qui ne l'a jamais vu éclore. "C'est dommage qu'il joue maintenant pour une autre équipe", avait mumuré Antonio Conte en novembre dernier. "Je lui souhaite le meilleur... après notre match". Il jurera qu'il n'a pas de revanche à prendre, peut-être. Et il laissera une trace, sûrement. C'est le sens de l'histoire.




