Florentino PerezGetty Images

Le Real Madrid est-il le meilleur élève du mercato ?

En feuilletant le livre d'or du Real Madrid, certaines photos reviennent un peu plus souvent que d'autres, comme pour définir la raison d'être de cet empire où le poids de l'histoire dicte tout. Il y a ces images de sacre, nombreuses et éternelles, avec cette coupe aux grandes oreilles qui colle à ce club. Mais ces success stories sur le rectangle vert en cachent d'autres en dehors. Dans la coulisse, sur un autre terrain où le Real a souvent fait la pluie et le beau temps.

Comment oublier les arrivées successives de Luis Figo, Zinédine Zidane, Ronaldo (Nazario, premier du nom) ou David Beckham venus se joindre aux Raúl et autres Roberto Carlos au début des années 2000 ? Comment ne pas s'arrêter sur cette photo réunissant Kaká, Cristiano Ronaldo et Karim Benzema presque une décennie plus tard ? Aligner des sommes records pour scintiller a longtemps été la raison d'être de la Maison Blanche. Avec un homme pour la personnifier : Florentino Perez. Une sorte de John Hammond animé par son adage dans le célèbre film de Steve Spielberg : "j'ai dépensé sans compter".

Depuis quelques années, le président du Real a bien changé. Jusqu'alors, le Real avait toujours été son objet, pour ne pas dire son jouet. Une machine à sous dans une salle de jeu - le football - parallèle à son premier lieu de travail. Un lieu enchanté de nature à assouvir toutes ses envies quand elles ne virent pas franchement aux caprices d'enfant. Dirigeant d'une multinationale dans le BTP, Perez a su mettre de l'eau dans son vin pour s'adapter à une nouvelle réalité, marquée par le Covid et l'émergence des nouveaux riches. Plus rationnel, moins obsessionnel, ce Madrilène de naissance assume pleinement la nouvelle stratégie du club, où la planification est devenue le maître mot.

La nouvelle vague, symbole d'une politique sage


Il y a un an, une étude parue dans le quotidien madrilène AS a dévoilé la balance commerciale des grandes écuries européennes sur les 10 dernières années. Longtemps classé dans la catégorie des clubs les plus endettés aux côtés de son rival barcelonais, le Real présentait une balance négative de 146 millions d'euros. Soit 899 millions enregistrés pour les ventes contre 1,045 milliards dans la colonne achats. Un chiffre très respectable, contrebalancé par certaines ressources, enregistrées (marketing) ou futures (nouveau stade). Ce changement de cap n'a pourtant pas altéré la réussite sportive du Real Madrid puisque le club ibérique a ajouté 5 Ligues des champions dans sa vitrine sur cette période. Ce qui fait de ce cycle sa deuxième ère à succès après celle qui a fait sa légende dans les années 50 sous l'impulsion de Di Stefano, Puskas, Kopa et les autres.
Loin des fantasmes de son riche passé, le Real Madrid 2.0 s'appuie sur une nouvelle vague bien identifiée. Depuis 6 ans, la direction sportive du Real a attiré une petite dizaine de prospects à fort potentiel. Lesquels ont tous pris de la valeur. À des degrés divers. Ils se nomment Federico Valverde (24 ans aujourd'hui - arrivé en 2017), Vinícius Jr (22 ans - acheté en 2018), Éder Militão (25 ans - 2019), Rodrygo (22 ans - 2019), Eduardo Camavinga (20 ans, 2021), Aurélien Tchouaméni (23 ans, 2022), ainsi que les petits derniers Jude Bellingham (20 ans, 2023) et Arda Güller (18 ans, 2023). Pour chacun de ses talents, le Real semble avoir mis le juste prix avec process de développement étalé sur le temps. Sans pression. Vinícius Jr est le symbole de cette réussite. Que de chemin parcouru pour l'international Auriverde, passé de dribbleur fou perçu comme un poulet sans tête à l'un des trois attaquants les plus déterminants de la planète. L'ailier brésilien a été trois fois plus décisif sur ses deux dernières saisons que sur les trois premières. Dans une moindre mesure, les progressions respectives de Rodrygo, Camavinga ou Valverde sont aussi remarquables.
La mesure, justement, est un terme qui qualifierait bien ce Real devenu sage comme une image. Il n'était pas question de jeter ces pépites dans le grand bain sans bouée de sauvetage. Pour les encadrer, la fidélité des dinosaures du vestiaire a été un second paramètre capital dans la politique du Real. Cristiano Ronaldo, Sergio Ramos et Karim Benzema avant, Luka Modric, Toni Kroos et Thibaut Courtois maintenant ont défini un cadre propice à l'épanouissement. En mixant les générations dans la constitution de son effectif, le Real a trouvé un équilibre à tous les niveaux - sportif, économique, social, culturel. Une politique globale complétée par d'autres axes, comme cette tendance à faire revenir des éléments partis cueillir du temps de jeu sous d'autres cieux. Carlo Ancelotti réclame un latéral gauche ? Pas de problème, le Real fait revenir Fran García, parti se faire les dents dans une écurie moins huppée, le Rayo Vallecano. Comme Lucas Vazquez ou Marco Asensio récemment, voire Brahim Diaz cet été, à l'exception près que le milieu offensif n'est pas un produit de la Fabrica.

Attention au feuilleton Mbappé


Cet équilibre, le Real Madrid va devoir le préserver. Ce sera la clé de son succès. En football, plus qu'ailleurs, il est toujours difficile de voir clair. Le ciel est rarement dégagé. Même les plus grands pilotes naviguent à vue. Parce que c'est un drôle de milieu où l'humain prend le dessus et où l'argent peut tout froisser. Florentino Perez n'a pas tiré un trait sur sa vieille méthode. Le président du Real s'est fixé l'objectif de recruter un galactique. Et il n'a qu'un nom en tête : Kylian Mbappé.

Quelle place prendra l'ouragan Mbappé dans ce paysage placide ? La question ressemble à un dilemme. Alors le Real Madrid temporise, tapis dans l'ombre, en observant Mbappé et le PSG se déchirer sur la place publique. Sur ce dossier très sensible, Perez avance tout en contrôle. En première. Sans jamais passer la seconde. L'agent Yvan Le Mée expliquait sur La Chaîne L'Equipe pourquoi un transfert du prodige de Bondy cet été était difficile à envisager. Il est question d'humain et d'argent. Encore une fois.

"Aujourd'hui, le Real est dans l'incapacité de traiter son salaire, qui est de 40 millions d'euros net à l'année, 80 millions brut plus cette fameuse prime qu'ils lui donnent à l'année de 60 millions brut donc 30 millions net. Il a donc un salaire entre 70 et 75 millions d'euros net. Karim Benzema gagnait 13 millions ! Il faut se rendre compte que le Real, ce n'est pas le club qui paie le plus. Le Real, c'est le plus grand club du monde, tu dois être fier d'aller jouer pour eux, mais ce n'est pas là-bas que tu vas gagner le plus de fric. Tu vas en gagner à Paris, tu vas en gagner à Man City."


Kylian Mbappe, Florentino Perez, Nasser Al-Khelaifi GFXGoal / Getty




Au-delà du cas Mbappé, le Real Madrid ne devra pas se tromper sur ses prochaines têtes d'affiche. Pour le club le plus titré de l'histoire, le temps n'est pas un allié. Et il n'est pas à l'abris d'un échec, tout Real qu'il est. Prenons l'exemple d'Eden Hazard. Reparti dans l'anonymat le plus total, le milieu offensif belge peut être considéré comme l'un des plus gros flops de l'histoire sur le marché des transferts. Après une Coupe du monde canon, Hazard avait débarqué en grandes pompes à l'été 2019 en provenance de Chelsea pour devenir le joueur le plus cher de l'histoire du club (115 millions d'euros), devant Gareth Bale (101 millions) et Cristiano Ronaldo (94 millions). En 4 ans, il n'a fait que 100 apparitions pour un total de 10 buts et 20 passés décisives. Un bilan famélique pour un footballeur de cette dimension. À titre d'exemple, Antoine Griezmann - présenté lui aussi comme un flop - a laissé une trace plus reluisante en deux fois moins de temps, à Barcelone : 125 matchs, 44 buts et 21 passes décisives.


Parce que ses réserves ne sont pas éternelles dans cette ère dorée, le Real Madrid va aussi devoir mettre les mains dans le cambouis pour combler le départ de Karim Benzema. Le talent offensif a un prix. Boucler l'opération Mbappé dès cet été serait-il trop risqué ? Le profil du Français correspond-il aux besoins du poste ? Harry Kane (Tottenham) ou Erling Haaland (Manchester City) peuvent-ils endosser le rôle dans un futur proche ? Toutes ces questions taraudent l'esprit perfectionniste du stratège Perez, conscient d'être à la croisée des chemins et timoré entre ses pulsions et son principe de précaution. Dans le logiciel du cacique madrilène, il y a un temps pour tout. Celui de la sagesse annonce peut-être le retour de la folie des grandeurs. Le prochain chapitre du livre le dira.

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