Entretien - Alexei Smertine, inspecteur de l'anti-racisme pour la Coupe du Monde : "En Russie, les gens savent ce que sont l'hospitalité et le respect"

Commentaires()
Getty Images
Goal a retrouvé la trace de l'ancien milieu de terrain passé par Chelsea et Bordeaux, désormais en charge d'une haute responsabilité pour le Mondial.

Retiré des terrains depuis 10 ans, Alexei Smertine n'a pas perdu de temps dans sa reconversion. L'ancien milieu de terrain passé par Bordeaux mais aussi par Chelsea et Fulham a d'abord connu une carrière politique en étant député à la Douma, le parlement russe. Ensuite, il est revenu petit à petit vers les terrains en devenant dirigeant à la fédération russe. Enfin, depuis un an, il est chargé de lutter contre le racisme et les discriminations pour le prochain Mondial en Russie. Sur ces questions, en 2015, il n'avait pas été totalement clair lors d'une interview à la BBC. "Il n'y a pas de racisme en Russie, c'est certain. C'est juste comme une mode, elle vient de l'étranger, de différents pays." Maintenant qu'il est directement impliqué, il est intéressant et pertinent de voir si Smertine a changé son point de vue sur ce sujet, alors que le dernier match amical Russie-France avait vu des cris de singes proférés à l'encontre de Paul Pogba et d'Ousmane Dembélé.

Goal : Quel est exactement votre rôle ? Comment s'organisent vos journées ?

Alexei Smertine : Mon rôle consiste à travailler non seulement avec les clubs et leurs fans, mais aussi avec les jeunes : qu'ils soient à l'école ou à l'université. On essaye de les faire adhérer à la culture du football. Il est très utile d'expliquer aux jeunes ce qu'est l'égalité sur le terrain et en dehors. Par conséquent, ma journée est différente à chaque fois. Tout dépend du travail que j'ai avant les matches, les différents évènements du championnat, et des conférences que j'ai à animer. Mais chaque journée est, bien sûr, très riche. Pour répondre plus concrètement à votre question : mon rôle, tout d'abord, est de participer à l'éducation, surtout auprès des jeunes. Pour qu'ils comprennent et respectent ces notions-là. En fin de compte, c'est assez facile pour moi, parce que tout ce que je peux dire, c'est tiré de mon expérience. L'expérience que j'ai acquises en tant que footballeur des terrains et aussi des vestiaires. Et mon vécu est assez important, car j'ai été international et j'ai joué pendant sept ans à l'étranger.

Quel est votre budget ? Et combien de personnes vous aident au quotidien ?

Eh bien, je ne veux pas parler du budget, c'est toujours un secret commercial. Je ne le divulguerai pas. La seule chose que je vais dire, c'est qu'il est attribué par la fédération russe de Football. C'est très important et c'est le principal. Pour l'année que j'ai passée dans ce rôle, j'ai vraiment formé une bonne équipe. Ceux qui m'assistent, c'est tout un service de surveillance pour les cas de discrimination. Ce sont des spécialistes très qualifiés, qui ont joué au football et qui, je le sais, le connaissent, le comprennent et l'aiment. Telle est mon équipe.

Smertine PS

Vous effectuez cette mission depuis un an, quels ont été vos axes de travail et s'il y a eu des progrès que vous avez remarqués ?

Oui, il y a certainement des progrès et ils sont visibles. Tout d'abord, nous avons introduit un système de surveillance pour les différents championnats, où il y a le plus de matches à haut risque. Nous avons également introduit un cours spécial sur la lutte contre la discrimination à l'Université d'État de Moscou. Ensuite, on a fait en sorte qu'il y ait aussi des leçons contre la discrimination données dans les écoles. Puis, en coopération avec le FARE (Football Against Racism in Europe), on a fait mettre des bannières et des publicités dans les stades (plaidant la cause, ndlr). Nous avons aussi organisé un tournoi multiethnique au festival de la jeunesse à Sotchi. Nous animons aussi des manifestations interconfessionnelles. En particulier, il y a eu le match que nous avons organisé entre les Suniites et les Chiites à Kazan. C'était très important pour nous. Nous invitons aussi tous les clubs des deux premières divisions à travailler avec leurs supporters. D'autre part, on rencontre aussi les ambassadeurs des pays qui participent à la Coupe du Monde. J'ai déjà rencontré personnellement certains d'entre eux. À mon initiative, et cela a été approuvé par le Parlement. Nous comptons aussi créer un Guide d'amitié pour la Coupe du Monde, c'est-à-dire que les gens qui viennent en Russie doivent savoir qu'ils viennent dans 11 belles villes et où tout sera mis à leur disposition. Ils sauront où prier, et pourront aussi disposer d'une nourriture Halal. Cela illustre principalement la commodité que nous tentons de créer. Comme je le dis parfois en plaisantant : sans football, on peut vivre, mais sans nourriture et les prières non. Par conséquent, il est très important que les fans de différentes religions et qui se rendront à cette Coupe du Monde puissent trouver les endroits les plus proches pour la prière et la restauration rapide qui leur convient.

Quel type d'incident craignez-vous le plus en juin prochain ? Êtes-vous optimiste quant au bon déroulement de la compétition ?

J'admets, bien sûr, être optimiste. Je suis sûr que cette Coupe du Monde ça sera du très haut niveau, dans tous les domaines. Et ce qui me rend confiant c'est la dernière Coupe des Confédérations, où il n'y a pas eu un seul incident de nature discriminatoire. En Russie, les gens savent ce qu'est l'hospitalité et le respect. Alors venez, je vous invite à venir. Vous verrez de vos propres yeux. Ne vous faites pas des opinions en se basant sur des rumeurs. Il m'arrive de rencontrer parfois les coéquipiers avec lesquels j'ai joués en clubs ou ceux que j'ai affrontés. Et tous ceux qui se sont rendus en Russie m'en parlent très chaleureusement et n'en disent que du bien. Et, ça bien sûr, ça me rend heureux. De tous ceux qui étaient en Russie, personne ne vous dira qu'il n'y a pas une bonne atmosphère de football chez nous. Et c'est pourquoi je suis donc très optimiste en vue du Mondial.

N'golo Kante Fyodor Smolov Russia France Friendly 27032018

En quoi votre expérience de député vous aide dans cette nouvelle mission ?

L'interaction principalement avec les différentes institutions de pouvoir. Ça m'aide de ce point de vue-là. Mais cela n'a rien à voir avec le football, qui est un sport totalement à part. Cela m'aide de façon générale, juste par rapport à l'interaction avec les institutions du pouvoir, la Douma d'Etat, dont j'ai déjà parlé et avec laquelle on a pu mettre en place une table ronde pour l'initiation de l'introduction de la FanID. Donc c'est surtout par rapport ça, ce genre d'ouvertures. J'étais député, oui, mais je l'étais au niveau local, dans ma propre région.

Quelles sont vos attentes pour cette Coupe du Monde 2018 en tant que Russe, mais aussi comme inspecteur de l'antiracisme ?

Comme je l'ai dit, je suis convaincu que la Russie accueillera cette compétition dans les meilleures conditions. Même si elle s'est déroulée dans 4 villes et non 11, la Coupe des Confédérations était très révélatrice. Je n'ai aucun doute que la Coupe du monde se passera parfaitement bien. Que ça soit du point de vue matériel et les infrastructures : stades, hôtels, aéroports. Ou du point de vue non-matériel : le souvenir qui restera, surtout auprès de la jeune génération. Je me souviens d'ailleurs de ma propre expérience quand j'avais 11 ans. J'ai regardé à la TV la Coupe du Monde au Mexique et j'ai vu Maradona et c'est là que j'ai voulu lui ressembler dans le jeu. J'ai aussi vu Marius Trésor et Patrick Battiston, que j'ai rencontrés ensuite avec grand plaisir à Bordeaux. Pour moi, c'était très important. Donc je peux imaginer à quel point il est important pour les jeunes d'aujourd'hui de voir ces grandes équipes et leurs grands joueurs.

Que pensez-vous de la sélection russe. Comment l'évaluez-vous sportivement ?

J'espère vraiment que l'environnement et tout l'engouement qu'il y aura sur la scène nationale aideront cette équipe à se lancer. En termes de confiance et de dévouement. D'un côté, une Coupe du Monde à la maison c'est très excitant et cela signifie aussi des exigences élevées pour la sélection nationale. Et d'autre part, il est plus facile de jouer à la maison, parce que vous êtes soutenu, il y a 12 joueurs. Et le douzième  c'est le spectateur, c'est tout le pays. Je pense que nous devrions sortir de notre groupe, c'est le minimum. Pour ensuite, c'est difficile à prévoir. C'est le football, et le football est un jeu imprévisible. Par conséquent, nous espérons tous, malgré les résultats décevants des dernières rencontres, nous espérons que notre équipe sera en mesure de jouer à un niveau élevé.

Russia National Team

L'article continue ci-dessous

Quels souvenirs gardez-vous de Bordeaux ? Continuez-vous à suivre encore cette équipe ?

Oui, d'autant plus que je viens chaque année à Cap-Ferret, c'est tout près de Bordeaux, avec la ville dans laquelle j'étais au stade. J'ai été invité dernièrement par direction et j'ai été très content. En dépit de tout le temps qui s'est écoulé depuis, plus de 15 ans, je me souviens encore de mon apprentissage là-bas, du staff et des personnes que j'ai connues.  Le staff qui était d'ailleurs toujours en place lors de ma récente venue et cela démontre la stabilité et le respect qu'il y a dans ce club. Je pense notamment à des personnes comme Ulrich Ramé qui était toujours là-bas. C'est une bonne chose. Bien sûr, je suis et j'aime beaucoup Bordeaux et le club lui-même. Comment puis-je ne pas suivre ? Pour moi, quand j'étais arrivé en 2000, c'était une étape importante car j'ai découvert un nouveau pays, une nouvelle culture à l'étranger. Par conséquent, Bordeaux a été important pour moi, non seulement parce qu'il m'a forgé comme footballeur, mais aussi par rapport au développement de l'individu, la connaissance de la langue et de la culture. Et pour ça, je leur serai toujours très reconnaissant.

Propos recueillis par Naïm Beneddra.

Fermer