Comment Bielsa a déjà transformé le LOSC

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À quatre jours du début de sa saison face à Nantes (dimanche 15h), Lille s'apprête à vivre une saison excitante, matérialisée par l'arrivée de Bielsa.

Depuis plusieurs mois déjà, et alors que son arrivée n'avait pas encore été officialisée, aucune décision lilloise ne se prenait sans l'aval de Marcelo Bielsa. Désireux de mettre le tacticien argentin dans les meilleures dispositions, Gerard Lopez et Marc Ingla ont mis les petits plats dans les grands avant sa prise de fonction. Du domaine de Luchin à l'effectif, en passant par la logistique ou les méthodes d'entraînements, El Loco a entamé une véritable révolution dans la capitale des Flandres. Décryptage.

Lille - À quoi ressemble une préparation d'avant saison avec Marcelo Bielsa ?

Un effectif bouleversé, des installations rénovées

Déjà considéré comme l'un des centres d'entraînements les plus aboutis de l'Hexagone, le Domaine de Luchin a fait peau neuve avant même la fin de l'exercice 2016/17. Bungalows individuels, restaurant, salle de détente, tout a été prévu pour satisfaire Marcelo Bielsa et mettre ses Dogues dans des conditions optimales, d'autant que le LOSC a été l'un des deux premiers clubs à reprendre l'entraînement (avec Nice) et que l'intégralité de la préparation estivale s'est déroulée à Camphin-en-Pévèle. Un cas unique dans l'élite française. L'objectif, selon Luis Campos, était de développer l'esprit d'équipe et de préserver l'intégrité physique des joueurs. Restait à savoir qui allait profiter de ces installations.

L'amnésie est proscrite tant les arrivées et départs se sont multipliés depuis le début de l'année. Sept joueurs ont rejoint le club le 31 janvier dernier (El Ghazi, Kishna, Bahlouli, Xeka, Junior Alonso, Gabriel, Zeka), 13 autres ont suivi lors du mercato estival (Luiz Araujo, Thiago Maia, Thiago Mendes, Malcuit, Pepe, Ié, Ponce, Koffi, Ballo-Touré, Jakubech, Boukholda, Soumare, Dabila), avec un accent prononcé sur la jeunesse et l'Amérique du Sud. Marcelo Bielsa oblige. Dans le sens inverse, plusieurs éléments emblématiques du club en ont fait les frais. Dix joueurs (Mavuba, Basa, Enyeama, Eder, Sliti, Martin, Bauthéac, Nangis, Tallo, Palmieri) ont été mis à l'écart et invités à trouver un nouveau club. Des méthodes qui ont fait grincer les dents de certains supporters, comme Damien, rédacteur à Drogue, bière et complot contre le LOSC : "Humainement, c'est complètement naze. Sur le fond comme sur la forme, puisqu'il semble que les joueurs concernés ont été informés par sms. Je ressens ça comme une humiliation pour ces joueurs, quoi qu'on pense de leurs performances. Et pour certains d'entre eux, qui ont été des cadres de l'équipe, on est extrêmement peinés. Je pense notamment à Basa et à Enyeama, dont j'ai bien du mal à exhumer une mauvaise prestation. D'autres comme Rio Mavuba ont représenté le club de fort belle manière."

En misant tout sur des jeunes, Lille se construit un effectif taillé pour Bielsa

Seul lot de consolation, la présence dans le groupe professionnel de joueurs issus du cru - Martin Terrier, Imad Faraj, Valère Pollet - en attendant les Maxime Pau, Alexis Flips ou Ruben Droehnle. La couleur était pourtant annoncée dès janvier, lorsque la présentation du nouveau projet pour les investisseurs étrangers a fuité sur la toile. Le LOSC y était décrit comme un "club de transition, permettant aux jeunes joueurs d'emmagasiner de l'expérience avant de rejoindre un top club." En d'autres termes, Lille recrute des jeunes éléments à fort potentiel, en espérant une plus-value conséquente, à l'instar de ce que réalise Monaco ces dernières saisons. Personne ne se rappelle des Cavaleiro, Helder Costa, Nardi, Pasalic, El Shaarawy, tant d'autres recrues ont crevé l'écran (Lemar, Bernardo Silva, Fabinho et consort). L'optique de travailler avec Bielsa et la saison qu'il a réalisée sur la Canebière, tout comme la progression de Benjamin Mendy sous ses ordres, ne manquent pas d'attirer les jeunes joueurs en mal de temps de jeu ou souhaitant franchir un cap.

Le LOSC va entamer une saison à plusieurs inconnues, avec des joueurs devant s'adapter à un nouveau championnat, une nouvelle culture et à un nouveau technicien, aussi exigeant avec lui-même qu'avec ses protégés.

Tactique et intensité au programme

Adoré par certains, parfois même déifié, qualifié par Pep Guardiola de meilleur entraîneur du monde, Marcelo Bielsa a impressionné partout où il est passé par son professionnalisme et sa méticulosité. Celui qui avait visionné 42 des 55 matches de l'Athletic Bilbao avant de les rejoindre fait face à un challenge de taille, permettre au LOSC de retrouver de sa superbe, après un exercice catastrophique, et rivaliser avec les cadors du championnat, tout en donnant du plaisir aux supporters. L'entraîneur argentin ne laisse rien au hasard, concernant ses joueurs, les potentielles recrues, les adversaires ou même la culture du pays qu'il rejoint. Il veut tout savoir, tout voir. Avant même l'officialisation de son arrivée au LOSC, il s'était rendu à une rencontre des U19 en Gambardella et à un match de la réserve lilloise. Professeur plus qu'entraîneur, jusqu'au-boutiste, voire utopiste, parfois extrémiste - quitte à entrer en conflit avec son staff - il décortique chaque élément, à la recherche de la perfection, le tout avec un seul impératif :  "Je ne reprocherai jamais à mes joueurs leur manque de talent. Mais je suis inflexible avec l’effort, parce qu’il ne dépend que d’eux."

Un leitmotiv confirmé par les intéressés eux-mêmes. Fares Bahlouli expliquait sur LOSC TV que Bielsa "demandait beaucoup d'efforts et d'intensité. Nous travaillons beaucoup avec et sans ballon. Il est perfectionniste et possède une science du football que je n'ai encore jamais vue." Ibrahim Amadou, promu capitaine lors des 4 des 5 rencontres amicales estivales, abonde sur le site officiel du club : "Les entraînements sont surtout axés sur des exercices de passes, de tactique en mouvement, avec des sprints, des courses à haute intensité, des déplacements. On peut être amenés à faire jusqu’à sept ou huit ateliers par séance, avec à chaque fois une thématique précise abordée." Même son de cloche du côté du néo-Dogue Kevin Malcuit : "On progresse beaucoup sur des surfaces réduites. Après chaque exercice, il nous explique pourquoi nous l’avons fait. On court beaucoup.  Mais à chaque fois, c’est avec le ballon." Intensité, répétition de situations, football offensif, des préceptes que l'on a déjà retrouvés en présaison.

Quel système pour les Dogues de Bielsa ?

5 rencontres amicales, 3 victoires, 1 nul, 1 défaite, 10 buts marqués, 3 encaissés, 3 clean sheets, des joueurs offensifs efficaces*. De bon augure. Mais quel système pour les Dogues ? Un 3-3-1-3 ou un 4-2-3-1 ? Tous deux employés par Bielsa, ces systèmes dépendent avant tout de l'adversaire, comme le confirme Romain Peli, analyste vidéo : "Bielsa est très pragmatique. Il s'adapte systématiquement à l'adversaire. S'il joue avec deux attaquants de pointe, le LOSC passera à trois centraux derrière la ligne de pression adverse, avec un joueur devant celle-ci. S'il joue avec une seule pointe, le LOSC se contentera de deux centraux. Et ce pour deux raisons : contrôler la profondeur et les couvertures en phases défensives, disposer d'un joueur libre de tout marquage en phases offensives."

LOSC Lille Bielsa formation

Certains principes de Bielsa ont déjà pu être identifiés : un pressing haut, des défenseurs centraux qui s'écartent, des latéraux et ailiers très offensifs sur la largeur, une utilisation de la profondeur, des circuits de passes identifiés. Ceux-ci sont évidemment dépendants des qualités à disposition dans le groupe, mais les impressions laissées par le virevoltant Luiz Araujo, le très juste Thiago Maia, le rassurant Ié et autres laissent présager de belles choses. Quelques ajustements seront par ailleurs nécessaires, que ce soit tactiquement ou au niveau des automatismes - les pertes de balle dans des zones dangereuses face à Rennes ont été synonymes de danger.

Ce serait faire offense à El Loco que de ne pas évoquer le meneur de jeu, presque à l'ancienne. "Bielsa aime énormément les numéros 10 et trouve dommage qu'une équipe s'en prive. Dans l'animation bielsiste, le joueur évoluant à ce poste va être sublimé puisqu'il va toucher énormément de ballon. Il va se retrouver souvent face au jeu, et disposer de nombreuses solutions sur les ailes, dans l'axe, dans les pieds, dans la profondeur. Des lignes de passes sont sans cesse créées. Le jeu de position pendant la phase de relance libère les mouvements du numéro 10, qui se déplacera pour se retrouver dans les meilleures conditions pour recevoir le ballon" , développe Romain Peli.

Gerard Lopez a pleinement conscience des attentes. Le choix de Marcelo Bielsa est tout sauf un hasard. Le style avant les résultas. La passion avant la raison. Le football uniquement vu à travers le prisme du résultat est l'antithèse d'El Loco : "Dans l'échec, je souffre beaucoup de l'injustice des critiques. Je ne suis jamais parvenu à dominer cela … mais j'ai réussi, en revanche, à ne pas croire à la durabilité du succès. Comme on ne cherche pas à comprendre pourquoi tu as gagné, rien n'importe. Ils t'adulent pour avoir gagné et non pas car tu mérites de gagner, donc j'ai toujours eu conscience que cet étendard (de la victoire) était une imposture*."

Lille - Les 5 coups de folie de Marcelo Bielsa

L'optimisme est de mise dans les Hauts-de-France, mais la tâche s'annonce ardue sur le pré, plus qu'en dehors.

Une nouvelle effervescence

Villeneuve d'Ascq. Samedi 29 juillet. 19H00. Rencontre amicale entre le LOSC et le Stade Rennais. Dans les travées, pas moins de 27 533 supporters. Du jamais vu dans l'histoire du club pour une rencontre sans enjeu. Preuve, s'il en fallait d'une nouvelle effervescence entourant l'auteur du doublé coupe-championnat en 2011. Une effervescence déjà aperçue lors de la conférence de presse de présentation du technicien argentin ou de la première rencontre amicale contre Reims au Touquet - les organisateurs admettant avoir été surpris par l'affluence.

Cette notoriété nouvelle dépasse évidemment les frontières de la région lilloise. La Chine est l'un des marchés ciblés par la hiérarchie lilloise : le nombre de fans sur les réseaux sociaux a d'ores et déjà été multipliée par six en deux mois, pour s'approcher des 60 000, eux qui n'étaient que 10 000 en mai. L'Amérique du Sud n'est évidemment pas en reste. Un entraîneur considéré comme une légende en Argentine, au Chili, voire au Mexique, trois joueurs brésiliens, un international paraguayen et un élément argentin, il n'en fallait pas davantage pour voir le LOSC traverser l'Atlantique. Comptes Twitter aux couleurs loscistes dans la langue de Cervantes, articles dans la presse ibérique et argentine, le LOSC jouit d'une nouvelle exposition, comme l'explique Rodolphe Wilhelm, expatrié qui œuvre pour le club argentin du Racing et sur Lucarne Opposée : "Avant l'arrivée de Bielsa, personne ne parlait du LOSC en Argentine. Désormais, on suit l'équipe, y compris lors de ses matches amicaux. Ça devrait s'intensifier avec la reprise du championnat. Les Sud-américains savent qu'il faudra suivre les jeunes de l'équipe de Bielsa. On commence déjà à parler de Ponce d'ailleurs (attaquant argentin prêté par la Roma, ndlr)."

Cette effervescence, symbolisée par l'arrivée de Bielsa, pourrait rapporter gros au club nordiste. Droits télés, partenariats commerciaux, merchandising, les hypothétiques ressources financières sont nombreuses. Pierre Rondeau, économiste du sport et auteur de Pourquoi les tirs au but devraient être tirés avant la prolongation*, estime que Lille devra "gagner et surtout gagner en étant spectaculaire. C'est comme ça que Canal+ et/ou beIN SPORTS mettront Lille en tête de gondole et que le club pourra augmenter sa visibilité et ses recettes externes. La seule part de notoriété peut représenter, à elle seule, jusqu'à 19 millions d'euros par an. De la même manière, l'équipe pourra attirer plus de spectateurs, plus de supporters et augmenter ses recettes de billetterie. Un impact significatif déjà observé à Marseille lors du passage de Marcelo Bielsa."  Gerard Lopez et Marc Ingla l’ont déjà bien compris, en témoignent les différentes animations, jeux de lumière, DJ, ou encore le Fan Day, censés développer la culture stade à Pierre-Mauroy, avec un modèle nord-américain (NBA, NFL, MLB). "Lille pourrait aussi miser sur une diversification marketing, avec l'accord d'El Loco bien entendu. Le LOSC pourrait être incité - comme beaucoup d'équipes espagnoles - à monnayer l'accès aux entraînements. Cette technique, qu'on peut juger quelque peu immorale, lui permettrait de gonfler ses recettes" , ajoute Pierre Rondeau. Le LOSC a déjà bien entamé sa mue, au risque de déplaire aux romantiques du football.

Le LOSC a donné carte blanche à Marcelo Bielsa, qui a pu façonner le centre d'entraînement et l'effectif comme bon lui semblait. Au-delà des résultats, les supporters lillois espèrent avant tout vibrer et prendre du plaisir. L'émotion, ce terme si cher au Profe : « J'ai lu une phrase à Séville que j'avais du mal à comprendre au début : Je t'aime même si tu gagnes. C'est à dire le refus de la récompense pour augmenter le lien affectif. Même la victoire ne compte pas, je t'aime en l'échange de rien. L'industrie du football moderne a oublié le supporter. La solution ? L'émotion. »* Le début du scénario est écrit pour ce passionné de cinéma. Pour quel épilogue ? Nul ne peut l'imaginer. N'est pas Loco qui veut.

* extrait de « El Loco Unchained », Thomas Goubin, éditions Hugo Sport, 2015
* Luiz Araujo (x2), Ponce (x2), de Préville (x2), El Ghazi, Benzia et Terrier ont tous trouvé le chemin des filets
* "Pourquoi les tirs au but devraient être tirés avant la prolongation", éditions Le Bord de l'Eau, 2017
* Extrait d’une interview de Marcelo Bielsa à la Gazzeta dello Sport, mai 2017

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