Maurice Johnston Rangers 1990Hulton Archive

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« Un événement plus marquant que la chute du mur de Berlin » : le transfert historique qui a secoué le football écossais

Cet article a été publié pour la première fois en mai 2022 et mis à jour à l’occasion du 63^e anniversaire de Mo Johnston, ce lundi.

Né dans une famille catholique de Glasgow, il soutenait naturellement le Celtic FC, comme souvent en Écosse où l’appartenance clubique suit la confession. En 1984, l’attaquant international a donc signé dans son club de cœur : le supporter est devenu joueur, réalisant le rêve d’une vie.

  • Au Celtic, Johnston inscrivait en moyenne un but tous les deux matchs. Il a remporté le championnat et la Coupe, mais son impact va au-delà des titres : il est devenu un héros. Après avoir reçu un carton rouge lors d’un Old Firm face aux Rangers FC, club protestant, Johnston a fait le signe de croix devant le kop adverse en regagnant les vestiaires. Ce geste provocateur a renforcé l’adoration des siens tout en attisant la haine des autres. 

    Après trois saisons à Glasgow, il part pour le FC Nantes puis, dès 1989, annonce son retour au pays : il signe d’abord à nouveau au Celtic, avant de surprendre tout le monde en rejoignant son grand rival. Les Rangers, brisant une règle non écrite en vigueur depuis des décennies, recrutent alors un catholique. Non pas n’importe quel catholique : une idole des Hoops au passé controversé. 

    « À Glasgow, ce transfert a fait plus de bruit que la chute du mur de Berlin la même année », se souvient Danny Grant, du blog des Rangers Ibrox Noise, interrogé par SPOX ; il avait alors dix ans. À l’occasion des 30 ans de ce transfert, le Daily Record rappelait que « ce n’était pas seulement un mouvement qui a ébranlé les fondements du football écossais ; c’était aussi l’un des moments les plus marquants de l’histoire du pays ».

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  • Les origines du conflit religieux en Écosse

    Pour mesurer pleinement l’ampleur de ce transfert, il convient de saisir le contexte écossais, ses deux grands clubs de football et leur ancrage religieux. Majoritairement catholique avant la Réforme du XVIe siècle, l’Écosse adopta progressivement le protestantisme. Contrairement à l’Irlande voisine, l’Écosse a accueilli des milliers de catholiques fuyant la famine au milieu du XIXe siècle. Ces nouveaux arrivants ont alors rivalisé avec les protestants locaux pour le travail et le logement.

    Outre la religion, un clivage politique oppose les deux communautés : les uns militent pour une République d’Irlande indépendante, les autres ne jurent que par la monarchie et le Royaume-Uni. De fil en aiguille, ces tensions se traduisent par une profonde aversion mutuelle.

    Cette rivalité confessionnelle a rapidement gagné les terrains de football : d’un côté, le Celtic, né de la paroisse catholique St. Mary’s ; de l’autre, les Rangers, fondés par des étudiants protestants. Chaque rencontre le démontre : dans les tribunes, les drapeaux irlandais répondent aux Union Jack.

  • Le Rangers FC et la règle tacite

    Les deux clubs se distinguent rapidement par leur rapport à la religion. Le Celtic, club catholique, affiche un principe d’ouverture à tous ; certaines de ses plus grandes légendes sont d’ailleurs protestantes. C’est notamment le cas de l’entraîneur Jock Stein, qui mène le Celtic à une victoire historique en Coupe d’Europe des clubs champions 1967. Interrogé sur le choix d’un joueur catholique ou protestant à talent égal, Stein avait tranché : « Le protestant, car je sais que les Rangers ne prendront de toute façon pas le catholique. »

    Chez les Rangers, en revanche, une règle non écrite s’est imposée dans les années 1920 : ne pas recruter de joueurs catholiques. Cette directive, dictée par des dirigeants et des joueurs alors membres de l’Ordre d’Orange, une organisation protestante radicale, visait à préserver l’identité unioniste du club. L’Ordre tire son nom de Guillaume III d’Orange, qui battit en Irlande l’armée du roi catholique Jacques II.

    Malgré cette règle tacite, quelques catholiques ont tout de même porté le maillot des Rangers, mais ils devaient garder leur confession secrète. L’attaquant sud-africain Don Kitchenbrand, par exemple, n’a révélé son catholicisme que des années après son départ : « Je ne pouvais pas l’avouer à l’époque. J’aurais détruit ma merveilleuse vie. »

    À partir des années 1970, la pression politique et médiatique s’intensifie : les Rangers sont poussés à assouplir leur ligne directrice. Des rumeurs évoquent même une enquête de la FIFA pour discrimination présumée. Les dirigeants annoncent à plusieurs reprises l’arrivée de joueurs catholiques, mais reportent toujours l’instant fatidique pour maximiser l’effet médiatique.

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  • Mo Johnston In ActionGetty Images Sport

    Le retour présumé de Mo Johnston au Celtic FC

    Mo Johnston avait quitté le Celtic en bons termes en 1987 : le club ne pouvait pas, et ne voulait pas, aligner les salaires proposés ailleurs. Les supporters avaient donc compris le départ de ce jeune homme de 24 ans vers Nantes. Mais lorsque Johnston, devenu deux ans plus tard l’attaquant titulaire de l’équipe nationale écossaise, a souhaité revenir au pays, une seule destination se dessinait.

    Le 12 mai 1989, comme prévu, le Celtic officialise le retour de Johnston. Les deux clubs se seraient mis d’accord sur un transfert de 1,2 million de livres sterling, dont 400 000 auraient déjà été versées à Nantes. Interrogé sur les rumeurs concernant un prétendu intérêt de Manchester United, Johnston a déclaré : « Il n’y a aucun autre club britannique pour lequel je pourrais jouer à part le Celtic. »

    Le lendemain, il monte dans le bus de l’équipe pour le dernier match de championnat et, une semaine plus tard, il assiste à la finale de la Coupe depuis les tribunes. Les Hoops battent leur grand rival, déjà sacré champion et vainqueur de la Coupe de la Ligue cette saison-là. À Glasgow, le rapport de forces était en train de basculer : le titre de 1989 marquait le début d’une série de neuf années de domination des Rangers.

  • Graeme Souness a rendu possible l’impossible.

    À l’époque, le Celtic était non seulement devancé par son rival local au classement sportif, mais aussi distancé sur le plan financier. La situation était si critique que le club peinait à réunir la somme réclamée pour le transfert de Johnston. Lorsque Graeme Souness, l’entraîneur des Rangers, a vent de ces difficultés, il envisage une opération alors impensable. Peu lui importe la règle non écrite du club : sa femme est catholique, ses enfants ont été baptisés dans cette foi. « J’étais peut-être naïf, mais la religion n’a jamais été un sujet pour moi », explique-t-il.

    En mettant en avant de meilleures perspectives sportives et un salaire plus élevé, il persuade Johnston de changer d’avis ; les deux hommes se connaissent pour avoir porté ensemble le maillot de l’équipe nationale écossaise. Après un scepticisme initial, les dirigeants des Rangers valident finalement le plan. « Il y a eu de la résistance au sein du club et certains dirigeants craignaient que les supporters ne nous quittent en masse », raconte Souness dans sa biographie. « Mais j’ai fait valoir qu’il gagnerait la faveur de la majorité des supporters, qui avaient le bon état d’esprit, grâce à ses buts. »

    Souness avait donc convaincu Johnston de « trahir » son club de cœur et persuadé les dirigeants des Rangers de briser une règle non écrite en vigueur depuis des décennies. Il restait toutefois un obstacle : le Celtic et son contrat avec le FC Nantes. La FIFA trancha : Johnston appartiendrait bien au Celtic… pour peu que la somme due soit enfin réglée.

    L’entraîneur du Celtic, Billy McNeill, réclame alors le paiement intégral, non pas pour intégrer Johnston, mais pour le sanctionner en ne le faisant plus jamais jouer. Le club s’y est toutefois opposé, a récupéré les 400 000 livres déjà versées et a ainsi permis le transfert de Johnston aux Rangers. Le joueur a pu se réjouir d’un salaire plus élevé, tandis que Nantes a bénéficié d’une indemnité de transfert plus importante, s’élevant désormais à 1,5 million de livres.

  • Le transfert de Mo Johnston a provoqué un véritable tollé

    Jusqu’au 10 juillet 1989, rien ne laissait penser que Johnston ne porterait pas le maillot du Celtic la saison suivante. Pourtant, presque exactement deux mois après l’annonce de son retour chez les Hoops, les Rangers ont officialisé son arrivée comme nouvelle recrue, créant un véritable séisme dans le championnat écossais.

    « Je suis ravi de rejoindre les Rangers. J’admire Graeme Souness et j’ai le sentiment de rejoindre l’un des plus grands, sinon le plus grand club d’Europe », déclare Johnston en souriant derrière sa cravate bleu-blanc-rouge des Rangers. Souness explique : « J’aurais été un vrai crétin si je n’avais pas fait l’effort de recruter Mo. J’ai dit dès le début que je ne voulais rien avoir à faire avec le sectarisme. »

    À peine ces mots prononcés, Glasgow s’embrase : devant Ibrox Park, des supporters déposent des couronnes où l’on lit « La fin de 116 ans de tradition », tandis que d’autres, en larmes, brûlent leurs abonnements et leurs écharpes. Le secrétaire général de l’association des supporters, David Miller, évoque « un jour triste pour les Rangers » et assène : « Je ne veux voir aucun catholique romain à Ibrox. » De l’autre côté de la ville, les fans du Celtic créent sur-le-champ le « We Hate Mo Johnston Celtic Supporters Club ».

  • Rangers v Aberdeen - William Hill PremiershipGetty Images Sport

    Rangers contre Johnston : un geste obscène et des provocations du responsable du matériel

    La colère des supporters verts et blancs a été plus vive et durable que celle des fans bleus, blancs et rouges. À la trahison s’ajoutait, en effet, le fait d’avoir été ridiculisés par leur rival. « Évidemment, les supporters des Rangers n’ont pas apprécié ce transfert », analyse le blogueur Grant. « Mais c’était aussi un énorme pied de nez aux fans du Celtic. Ils ne s’en remettront jamais. »

    Sportivement, le coup fut payant : en deux ans, Johnston offrit deux titres de champion aux Rangers. L’attaquant avait déjà apaisé une partie des supporters, ainsi que le responsable du matériel Jimmy Bell, grâce à un but victorieux marqué tardivement lors d’un Old Firm. Ce n’est qu’après cette action que Bell commença à préparer le maillot de Johnston et à lui fournir des barres chocolatées, comme à ses coéquipiers.

    Figure emblématique du club, Bell est décédé à 69 ans ; lors du match retour des demi-finales de l’Europa League 2022 contre le RB Leipzig, une minute de silence a été observée à sa mémoire. Après l’arrivée de Johnston, le matériel avait souvent préparé les maillots pour des joueurs d’une autre confession. Ce fut surtout le cas avec l’afflux de joueurs étrangers consécutif à l’arrêt Bosman, qui rendit les catholiques de plus en plus nombreux chez les Rangers.

    Les brimades ont toutefois persisté : l’Italien Gennaro Gattuso, passé par les Rangers en 1997-1998, a ainsi raconté qu’il devait retirer son collier de crucifix dans le vestiaire. Il a fallu attendre 1998 pour que le club autorise enfin ses joueurs à se signer en public, mais pas devant leurs propres supporters. L’année suivante, l’Italien Lorenzo Amoruso devenait le premier capitaine catholique du club.

  • Les Rangers et la religion : où en est la situation actuellement ?

    Bien que l’effectif se soit ouvert à la diversité religieuse, le cœur de la base supportrice des Rangers demeure résolument protestant et assume cette identité avec fierté. Malgré les initiatives des deux clubs de l’Old Firm, les stades résonnent encore aujourd’hui de chants hostiles à l’égard de la religion adverse. L’UEFA a sanctionné les Rangers à plusieurs reprises en Coupe d’Europe, notamment en 2006, 2007, 2011 et 2019.

    « Ces chants ne visent pas vraiment à offenser ou à exprimer des motivations religieuses, mais à encourager son propre club », analyse le blogueur Grant. Pendant longtemps, la haine envers l’autre confession a été perçue comme la preuve d’un soutien indéfectible à sa propre foi (et donc à son club). C’est dans ce contexte que des chants ont été composés il y a plusieurs décennies. Il est manifestement difficile de se détacher de ces traditions.

    « Il y a toujours du sectarisme à Glasgow, mais ce n’est plus aussi grave qu’avant », assure Grant, pour qui « le concept de religion est dépassé ». Peu lui importe que des catholiques occupent depuis longtemps des postes clés dans son équipe : « Ils pourraient être des saxophonistes homosexuels borgnes, tant qu’ils savent jouer au football. »