Dans les salons présidentiels du Stade de la Licorne, Christophe Pélissier arrive tout sourire après la séance d'entraînement du jour. Il faut dire que depuis 6 matches, le technicien de 52 ans a de quoi être un peu plus détendu. Alors que son équipe enchaîne les résultats satisfaisants et côtoie le top 10 de Ligue 1, l'ancien coach de Luzenac revient sur son parcours atypique pour rejoindre le plus haut niveau. Rencontre avec un des nouveaux entraîneurs français qui pourraient compter dans un avenir proche.
Après 6 défaites en 8 matches en début de saison, vous êtes sur une série de 6 matches sans perdre (3 victoires et 3 matches nuls). Qu’est-ce qui a changé ?
Christophe Pélissier : Beaucoup de choses. On a eu une préparation où au fil des semaines on a perdu nos éléments majeurs avec les blessures et les transferts. Quatre joueurs sont arrivés le 31 août avec des formes disparates. Il a fallu mettre tout le monde à niveau et les faire rentrer dans un projet collectif. Ça demande du temps et en Ligue 1 on n’en a pas trop.
Y’a-t-il eu un moment particulier qui a fait basculer les choses ?
Je crois qu’il y a eu une prise de conscience après la victoire face à Bordeaux. Les joueurs ont compris que si on donnait le maximum on pouvait accrocher les grosses équipes. Mais on sait aussi qu’on n’a pas de marge et que l’équilibre est très fragile.
Avez-vous la sensation que votre équipe s’est adaptée aux exigences de la Ligue 1 ?
Oui clairement. Déjà sur le plan athlétique parce qu’il y a beaucoup de joueurs qui étaient là en National et qui ont gravi très vite les échelons. On a beaucoup travaillé sur le volume des courses et surtout sur leur intensité. Maintenant on rivalise sur ce plan là. Quelques bons résultats, un peu de confiance et on arrive maintenant à se lâcher un peu plus offensivement.
Vous pouvez aussi compter sur un Gaël Kakuta qui se montre de plus en plus à son avantage.
Gaël est en train de réussir son pari. Je sais qu’il a été un peu meurtri parce qu’il a été beaucoup critiqué sur son choix de venir à Amiens. Objectivement, un joueur de ce talent-là ne devrait pas être dans un club comme Amiens. Mais c’est un choix très réfléchi de sa part, il voulait reprendre de la confiance dans le jeu et en lui-même. L’intelligence qu’a Gaël, c’est d’avoir accepté de redescendre pour retrouver les sommets. Je suis persuadé que s’il continue sur sa lancée, dans l’exigence de ce qu’il montre, il aura un rebond. Pour moi, il a le talent et tout ce qu’il faut pour intégrer les clubs de très haut niveau.
Parmi les 9 équipes qui vous ont précédé avec deux montées successives de National en Ligue 1, 3 ont été reléguées, 3 ont terminé dans le top 10. Que faut-il faire pour être du bon côté ?
Je crois qu’avant tout il faut prendre conscience de ses forces et de ses qualités. Il y a une adaptation à faire sur le plan physique, dans la vitesse du jeu, des courses. C’est différent de la Ligue 2 et tactiquement, ça ne permet pas la moindre erreur donc il faut beaucoup de concentration et d’exigences dans le travail de tous les jours.
Si on dit de vous que vous êtes un entraîneur qui monte, qu’est-ce que cela vous évoque ?
Ça fait dix ans que je suis entraîneur à plein temps et c’est ma sixième montée. J’ai eu la chance d’avoir un parcours où j’ai commencé en Division Honneur et j’ai fait toutes les montées, de DH à CFA 2 puis en CFA, National, Ligue 2 et Ligue 1. Donc je connais tous les rouages et toutes les compétitions.
Ce parcours vous place-t-il aussi parmi les entraîneurs qui montent dans la hiérarchie française ?
Ça, ce n’est pas à moi de juger. Mon travail est de faire jouer et performer un groupe de joueurs du mieux possible. J’ai une philosophie sur le jeu et le management. Chaque année on se pose des questions quand on monte de niveau, est-ce que ma façon d’entraîner, de jouer et de manager seront adaptées ? Il faut toujours faire des aménagements. Mais si j’ai une chose à retenir, c’est que chaque fois qu’il y a un état d’esprit dans un vestiaire qui vit bien en dehors, on s’aperçoit qu’il y a des résultats sur le terrain. Avec mon staff, on est très vigilants là-dessus.
Tacticien, manager ou meneur d’hommes, comment vous définiriez-vous en tant que coach ?
C’est difficile de se juger. Je pense qu’un entraîneur de haut niveau doit avoir toutes ces palettes. On ne peut pas l’être si on ne connaît pas les codes tactiques et on ne peut pas non plus l’être si on n’est pas performant dans le management. Il faut amener un groupe à aller sur des objectifs et pour que les joueurs suivent, il faut prôner quelque chose qui leur donne envie.
Il y a un débat en France sur les différences de compétences, de traitement ou d’image qui peuvent exister entre les entraîneurs français et étrangers. Quelle est votre position ?
L’apport des entraîneurs étrangers amène un plus pour la Ligue 1. On le voit avec les joueurs. Mais je pense aussi que les entraîneurs français ont d’énormes qualités et qu’il serait bien de le souligner un peu plus. On a souvent l’impression qu’on fait confiance à un entraineur étranger avant tout parce qu’il est étranger et qu’il va amener des choses nouvelles. Je l’entends et je veux bien, ça nous permet de grandir parce qu’on apprend de tout le monde, mais je pense que des fois, il y a une vision extérieure un peu erronée sur l’entraîneur français. On a des entraîneurs comme Laurent Blanc, Bruno Génésio, Rudi Garcia ou Jocelyn Gourvennec qui prouvent qu’ils peuvent manager des équipes de très haut niveau.
Marcelo Bielsa a beaucoup alimenté le débat depuis son arrivée à Lille. Vous allez certainement être le dernier entraîneur à l’avoir battu en Ligue 1, qu’avez-vous pensé de lui et de son équipe ?
De son travail je n’ai rien à penser. Je ne suis pas là pour le juger, ce serait vraiment présomptueux de ma part. Lille est une équipe qui met beaucoup de déséquilibre dans le jeu, ils ont une grande qualité technique et on le voit avec la possession car ils ont la meilleure du championnat derrière le PSG. Mais on sait aussi qu’ils peuvent être déséquilibrés à la perte du ballon et on a su s’engouffrer dans ces espaces-là.
Vous avez joué la plupart des équipes du top 10 et jusqu’à la trêve vous aurez majoritairement à jouer les équipes de la seconde partie de tableau. Avez-vous la sensation que le maintien se joue là ?
Quand on est Amiens, promu avec le plus petit budget de Ligue 1, on n'a de marge contre personne. Pour nous, tous les matches sont contre des gros. Je sais bien qu’il y a la vision extérieure des "gros" avec Paris, Monaco, Marseille ou Lyon mais pour nous Metz et Dijon sont des clubs qui sont plus gros que nous en termes d’histoire, de club.
Au-delà du maintien, qu’est-ce que serait une saison réussie pour Amiens ?
La première chose qu’on a réussie, c’est de montrer qu’Amiens avait des qualités, du caractère et les moyens d’être à la lutte pour se maintenir. Maintenant, à court terme, on aimerait inverser la tendance lorsqu’on gagne. À l’heure actuelle on voit bien que quand Amiens gagne on dit que c’est parce que l’adversaire a raté son match. Si on y parvient ça voudra dire qu’on aura réussi à changer la vision qu’on se fait de nous par rapport à nos qualités et rien d’autre. Maintenant, au-delà des résultats, une saison réussie est une saison où on génère des émotions pour nous, le public et les supporters. Depuis deux matches, on voit un stade qui est heureux d’être là pour voir son équipe se battre bec et ongle pour montrer qu’elle existe.
Propos recueillis par Julien Quelen, à Amiens.




