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Rétro finales de CAN (3/4) - Haggui : "Avec mes coéquipiers de 2004, on restera liés à vie"

08:35 UTC+2 18/07/2019
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Avant la finale de la CAN, Goal vous propose de revivre d'anciennes campagnes glorieuses à travers le témoignage d'ex-lauréats de l'épreuve.

L'Algérie et le Sénégal s'affrontent vendredi au Caire à l'occasion de la finale de la 32e édition de la CAN. Un rendez-vous à ne rater sous aucun prétexte. Pour patienter d'ici au grand jour, la rédaction de Goal vous invite à découvrir (ou redécouvrir) quelques-unes des précédentes épopées victorieuses et ce à travers le témoignage d'anciens champions du continent. Ce jeudi, le troisième épisode est consacré à la Tunisie de 1992, victorieuse à l'époque de son premier sacre africain. Pour nous livrer le récit de cette aventure, nous avons pu compter sur le témoignage de Karim Haggui, l'un des meilleurs défenseurs qu'a connus son pays et qui disputait à l'époque son tout premier tournoi international.


"La mentalité de Lemerre correspond à celle des Nord-africains"


Vous souvenez dans quelles circonstances, avez-vous abordé la CAN 2004 ? Y avait-il une grosse pression sur vos épaules vu que vous ne l’aviez jamais gagnée ?

La préparation pour cette CAN a commencé dès la fin de la Coupe du Monde 2002. On n’avait pas réussi à dépasser le premier tour qui était notre objectif. Et juste après ce tournoi, la fédération a établi un plan de travail. Ils ont tout d’abord fait venir le coach Roger Lemerre. Et lui, il a commencé à mettre en place une équipe, avec cet objectif de briller dans cette CAN à domicile, dix ans après la déception de 1994. Il a pris des joueurs d’expérience, qui étaient déjà performants, et il a ajouté quelques jeunes talents. Dont je faisais partie. Et des joueurs qui évoluaient en France, comme Selim Ben Achour, Mehdi Natif, Adel Chadli, Ali Boumnijel. Ça a commencé à évoluer et progresser. On a travaillé beaucoup ensemble. On a joué de nombreux matches amicaux et en arrivant à la compétition, on a senti que quelque chose se passait et qui se construisait.

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Tout est mis en place mais vos débuts dans la compétition sont poussifs (succès étriqué contre le Rwanda)…

Le premier match c’était contre le Rwanda. On a gagné 2-1, mais c’était un match difficile et on n’a pas fait une bonne prestation. Souvent, dans ces compétitions-là, on commence difficilement. D’autant plus qu’il y avait une grosse pression sur nous. Il y avait la peur de mal faire. Et les gens avaient toujours en tête le souvenir du premier match contre le Mali en 1994.

C’était la peur de mal en faire ? L’appréhension était due à cela ?

Exactement. Organiser la Coupe d’Afrique deux fois en dix ans, c’était quelque chose d’assez inhabituel. Ce qui fait que le souvenir de cet échec était encore présent. Les gens avaient ça dans la tête, dans leur esprit. On va dire que c’est un peu pour ça. En termes de performance, ce n’était pas très bon. On a obtenu trois points et c’est ce qu’il y avait à retenir.

Pour revenir à Roger Lemerre, est-ce que son arrivée vous a procuré une confiance supplémentaire ? C’était un coach qui était champion d’Europe avec la présence, un entraineur réputé. A-t-il inculqué en vous l’esprit de la gagne ?

Absolument. Aujourd’hui, avec le recul, en analysant la situation, c’était la première fois où ceux qui s’occupent de la sélection tunisienne ont fait les choses bien et dans l’ordre. Et qu’ils ont commencé par amener un coach de qualité, un grand nom et dont le profil correspond à notre mentalité. Celle des Nord-Africains. C’est un mineur aussi. On avait la chance de l’avoir, et lui aussi a toujours dit qu’il était fier de nous. Sa présence était très importante et essentielle pour mettre sur pied une équipe performante.


"Dès le début, j'ai montré que malgré mon âge je pouvais donner un coup de main"


Sur le plan personnel, vous étiez très jeune en 2004. Vous veniez aussi tout juste de faire vos débuts internationaux. Comment avez-vous été accueilli dans le groupe ? On imagine que ce n’est pas facile pour un jeune défenseur central de s’imposer dans un groupe et bousculer la hiérarchie ?

Mon arrivée en sélection c’était un peu spécial. J’avais 19 ans en 2003. J’évoluais déjà avec l’équipe première avec l’Etoile du Sahel, mais je n’étais pas un titulaire indiscutable. Et en même temps je jouais avec les Espoirs de mon club. Et monsieur Lemerre est venu me voir en finale de la Coupe de la Tunisie (contre l’ES Tunis). C’est là qu’il m’a vu à l’œuvre, et quelques semaines après je recevais ma première convocation. J’étais aussi titulaire avec la sélection olympique de la Tunisie. Au début, j’étais toujours ce petit jeune de l’équipe, un peu le chouchou de tout le monde. Mais ils m’ont très bien accueilli au début. C’était des joueurs expérimentés et des leaders même. Je pense notamment à Khaled Badra, Riadh Bouazizi, Hathem Trabelsi, Radhi Jaïdi. Mais je les connaissais aussi à travers le championnat quelque part. Et en raison de tout ce que je montrais à l’entrainement, ils m’ont vite adopté. La première impression est toujours importante pour intégrer un groupe. Et c’est vrai que dès le début j’ai montré qu’en dépit de mon jeune âge je pouvais donner un coup de main. Et ma performance était à la hauteur. Je n’ai donc pas eu de difficultés à intégrer ce groupe.

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On revient à votre parcours. Vous battez donc difficilement le Rwanda, mais j’imagine que cela vous a quand même un peu décomplexés en vue de la suite…

Exactement.  C’était un peu le déclic. On s’est libérés à travers ce match difficile, mais un résultat qui était très important pour nous. Et le deuxième match, on l’emporte largement contre la RD Congo (3-0). Dans ce premier tour, on va dire qu’on a assuré l’essentiel, en gagnant nos matches et en assurant la première place. On s’est qualifiés, mais nos prestations n’étaient pas encore au top. Mais c’était un peu préparé aussi. Le coach Lemerre et aussi tout le staff nous avaient préparés pour qu’on monte en puissance au fil de la compétition. Et qu’on garde de la fraicheur pour la suite.  

En quarts de finale, vous avez le Sénégal qui se présente sur votre chemin. Dans quel état d’esprit êtes-vous ? Vous dites-vous qu’il faut désormais aller au bout, ou y a-t-il de la crainte un peu aussi avec ce début de la phase à élimination directe ou il n’y a pas de filet pour les perdants.

C’est vrai. C’était un match couperet. Le gagnant passe et le perdant rentre chez lui. On sentait que la température commençait à monter dans le pays. On jouait devant 60000 spectateurs à chaque fois, et tout le monde ne parlait que de nous. Les médias, les supporters… Il y avait un soutien énorme du peuple  tunisien. Mais on avait quand même des joueurs expérimentés. Il y avait des gars avec nous qui avaient participé à la finale de 1996 (Badra, Bouazizi, ndlr). Il y avait donc du vécu. Et ces leaders ont montré le chemin. Et nous, les jeunes, avec notre énergie, on y a contribué. Sans oublier le travail du coach, et la rigueur qu’il a su inculquer. C’est grâce à tout ça qu’on a pu dominer cette équipe du Sénégal. Une sélection sénégalaise qui comportait quand même de très grands noms (Diouf, Fadiga, Camara, Niang, Beye ) et qui restait sur un Mondial 2002 très réussi. Sur le papier, ils étaient clairement plus forts que nous. Ça, on le savait. Mais on avait une équipe solide, disciplinée et très costaude défensivement. C’est ce qui équilibrait les débats, de même que l’ambiance et le soutien populaire. Et il y avait aussi la qualité individuelle de nos attaquants (Santos et Jaziri). Leur côté imprévisible, c’était un vrai plus. Santos avait un vrai sens du but, et Jaziri ce côté feu follet, ses dribbles et ses provocations. Ils se complétaient. C’est pour ça qu’on était dangereux et c’était la clé de notre réussite. Ce match contre le Sénégal, je le garde bien en tête parce que c’était très serré. Et c’était aussi particulier parce que l’arbitre a accordé neuf minutes d’arrêts de jeu.


"Le tir au but contre le Nigeria, c'est le moment le plus fort de ma carrière"


Puis arrive la demie contre le Nigeria. Vous gagnez ce match aux tirs au but et à l’issue d’une rencontre où vous aviez été menés au score. Avez-vous craint à ce moment-là  de voir votre rêve de consécration s’envoler ?

Jusqu’à la 81e minute, on était effectivement menés au score. C’était assez difficile pour nous. Heureusement, il y a eu Ziyad Jaziri, qui a provoqué le pénalty et nous a amené l’égalisation. Il y a eu ensuite la prolongation, puis les tirs au but où c’était vraiment du 50-50. Ça se jouait aussi au mental, et à la fraicheur. On a réussi à l’emporter, en marquant cinq fois et aussi grâce à notre gardien. C’était un match historique et pour moi c’était le moment le plus fort de ma carrière.

En raison de ce tir au but que vous tirez en dernier ?

Oui, j’ai eu cette responsabilité de tirer le pénalty décisif, et peut-être même le plus important de l’histoire de la Tunisie. Grâce à Dieu, je l’ai réussi. Et aujourd’hui, j’en suis fier et mes enfants aussi. Toute la Tunisie me parle toujours de ce moment. Et tout le monde avait peur, en se demandant comment un jeune de 20 ans on lui donne une telle responsabilité. Mais, moi à l’époque, je ne me posais pas de questions. C’est ce qu’il y a de bien chez un jeune : il ne calcule pas, il avance. Et le caractère joue un rôle aussi. Et quand t’as un caractère fort, tu ne doutes pas. On peut être crispés, mais on n’a pas peur.

Est-ce que c’est vous qui vous vous êtes portés comme volontaire ou c’est Roger Lemerre qui vous a désigné ?

En fait, nous, six mois avant la CAN, chaque fin d’entrainement on s’essayait à cet exercice. Et on avait un coach au sein du staff qui notait tout, et établissait des statistiques. Et en arrivant à la CAN, ils ont ressorti les chiffres des joueurs qui ont le meilleur taux. C’est comme ça qu’un top 5 a été désigné. C’était donc très bien préparé. C’est là qu’on voit que l’expérience du staff joue un rôle, qui au moment important a déjà une idée de claire de ceux qui sont bons dans cet exercice.

Mais il y a le contexte aussi. Le tirer en compétition, devant 60000 tunisiens, ça change de ce qu’on fait à l’entrainement…

Bien sûr. Le coach son rôle c’est de désigner le meilleurs, mais après c’est sûr, d’autres facteurs entrent en compte. Il y a la forme du jour, ton ressenti aussi, la concentration également. Il y a beaucoup de paramètres qui peuvent jouer un rôle dans la réussite du tir au but. Mais les joueurs sont professionnels aussi. Et nous, tellement on vivait bien ensemble, on ne se cachait pas les choses. Si quelqu’un ne se sentait pas bien, il le disait directement. Il n’y avait pas de problèmes entre nous. Il y a une force qui est née au sein de ce groupe, à mesure qu’il s’est construit. On se faisait confiance et on était transparents entre nous. Car c’était important de se dire les choses.

Il y a après le dernier match contre le Maroc, la finale. Comment vous l’avez abordée, surtout vous au regarde de votre jeune âge. A 20 ans, jouer un tel évènement, et à domicile qui plus est, ça doit être quelque chose…

Bien sûr, c’était une première pour moi. Et pour tout le monde aussi. Une finale de CAN à domicile, personne n’en a jouée. La dernière fois c’était en 1965 (défaite contre le Ghana), au Stade Zouiten. On avait perdu contre le Ghana, et en prenant un but à la dernière minute. C’était donc une première pour tout le monde. Et moi, c’est vrai que j’étais un peu crispé. C’était une nouvelle expérience. J’étais vraiment très nerveux. Mais, on a beaucoup donné pendant le tournoi, et même pendant la préparation qui a duré un an et demi, on s’est dit « aujourd’hui, c’est notre jour ». Il ne pouvait pas en être autrement. On avait cette certitude et cette confiance, même s’il est vrai qu’il y avait de la nervosité aussi. On était sûrs de nos forces. On méritait de gagner cette CAN. En face, il y avait une très bonne équipe de Maroc et on savait qu’on allait jouer contre l’une des meilleures équipes du tournoi. Ils l’avaient montré dès le premier match. Sur le plan individuel, c’était des joueurs très efficaces et très techniques. Et en plus, c’était un derby. Et un derby, on ne peut jamais savoir ce qui se passe à l’avance. Donc, il y avait un respect pour l’adversaire, qui était un adversaire de qualité.


"Le peuple tunisien n'a jamais été aussi joyeux que le jour de notre sacre"


Et racontez-nous la communion avec le public. J’imagine qu’il a pleinement joué son rôle de 12e homme…

Oui, absolument. Pour moi, le match s’est joué sur trois périodes. La première, de vingt minutes, où on pouvait vraiment mener 2 à 3-0. Après, il y avait l’égalisation du Maroc, et là on les a sentis de retour. Ils ont très bien géré leur fin de première mi-temps. On n’a pas pu marquer plus d’un but lorsqu’on dominait et ils en ont profité. En deuxième période, c’était plus équilibré. C’était accroché, et nous on a vraiment poussés avec le soutien du public. On a marqué ce deuxième but et nos fans ont vraiment été ce 12e homme. Ils nous ont aidés à dépasser nos limites et atteindre notre objectif. Et après le match, c’était une énorme fête. Quelque chose d’historique pour la Tunisie. Je n’ai jamais vu notre public se montrer aussi festif, joyeux et uni. Même pas le jour de la Révolution. Ça montre que le football peut réunir les gens. En Tunisie, il y a une grande rivalité entre les clubs, mais pendant cette compétition toutes ces rivalités sont tombées. On a vraiment vu une solidarité énorme entre les Tunisiens.

Vous, vous avez joué en sélection jusqu’en 2013. Mais est-ce que cette compétition est restée celle qui vous a procurée le plus d’émotions ?

Pour ma carrière, c’est sûr que c’est la chose la plus importante que je n’ai jamais vécue. En plus cette compétition m’a aussi aidée sur le plan personnel car je me suis envolé pour l’Europe après pour de longues années au plus haut niveau, et faire un parcours professionnel assez correct. Mais, en parlant de manière générale, je peux aussi vous dire que la Tunisie peut être fière de cette équipe. Car c’est la seule qui a gagné un titre de cette envergure. En espérant qu’on en gagnera d’autres à l’avenir. La Tunisie est une nation de football et tôt ou tard on va revivre ces moments. Mais d’ici là, c’est donc la seule sélection qui a donné un titre à notre pays et je suis très fier de ça.

Fier d’avoir participé à cette superbe aventure ?

Oui, et d’ailleurs, pour mon jubilé, lors du mois de mars dernier, j’ai invité la même équipe. Car je considère que c’est ma famille, où j’ai passé les meilleurs moments. C’était un match entre la sélection de 2004 et mes amis des clubs européens. On s’est replongés dans les moments magnifiques qu’on a vécus ensemble. Pendant 2 jours, on n’a parlé que de ça.

Vous restés liés à vie en quelque sorte…

Oui, aussi bien sur le plan professionnel qu’humain. On ne peut pas choisir ses parents, et moi je suis né dans cette équipe. On est fiers de ce qu’on a fait pour notre pays. Et aujourd’hui, nous sommes toujours en très bon contacts. C’est ça la beauté du football et du sport.

Propos recueillis par Naïm Beneddra