Si vous mentionnez le nom de Rui Pinto devant un supporter de Manchester City à l'extérieur de l'Etihad Stadium, il est probable que ce nom ne suscite aucune réaction notable. Le supporter anglais ignore peut-être qui est cet homme, ou n'a peut-être jamais entendu parler de lui, mais son club, lui, sait parfaitement ce qu'il a fait.
Pinto, le pirate informatique portugais devenu l'une des figures les plus controversées du football européen, était le cerveau derrière des fuites qui ont ébranlé clubs, joueurs et agents, et dont l'écho a atteint le cœur de l'une des plus grandes affaires financières de l'histoire de la Premier League.
Depuis l'écran de son ordinateur, Pinto a réussi à accéder à une quantité colossale de documents et de courriels confidentiels, avant d'en publier une partie sur son célèbre site « Football Leaks », déclenchant ensuite un long parcours d'enquêtes, de procès, de prisons et de programmes de protection des témoins.
Manchester City fut l'un des clubs les plus en vue dont les documents ont figuré parmi ces fuites, après la révélation de correspondances internes liées à des contrats de sponsoring et à des versements financiers, des informations qui sont devenues plus tard une partie du grand débat sur le respect par le club des règles financières.
Alors que les répercussions de l'affaire se poursuivent, Pinto s'est retrouvé au cœur d'une histoire qui dépasse le football lui-même : est-il un criminel qui a dérobé des informations de manière illégale, ou un lanceur d'alerte qui a révélé au public ce qui se tramait derrière des portes closes ?
« BBC Sport » a parcouru l'Europe à la recherche de l'homme qui se cache derrière cette histoire, et a rencontré l'un de ses anciens enseignants, une femme politique portugaise qui a défendu son droit à la protection en tant que lanceur d'alerte, des journalistes qui ont traité les fuites, et un ancien conseiller financier de Manchester City ; elle a également suivi de près l'une des audiences de son procès.
Un talent précoce devant l'ordinateur
À première vue, il est difficile d'imaginer que l'enfant qui a grandi dans des conditions modestes au Portugal pourrait devenir, des années plus tard, l'une des personnes les plus controversées du football européen. Mais Mário Falcão, l'ancien professeur de géographie de Rui Pinto, se souvient encore de lui tel qu'il était durant ses années d'école.
Falcão explique que Pinto était « un élève tout à fait ordinaire », gentil et plutôt sociable, mais pas excessivement ouvert. Ses relations avec ses professeurs étaient bonnes, malgré ses nombreuses absences en cours, tandis que son père suivait de près sa scolarité, ce qui l'a finalement aidé à réussir ses études sans difficulté.
Mais un aspect attirait clairement l'attention : son talent pour manier les ordinateurs. Falcão déclare : « Sans aucun doute, il était très doué en informatique. Tous les travaux qu'il réalisait pour les matières scolaires étaient excellents lorsqu'il s'y consacrait. »
Pinto, selon son ancien professeur, menait une vie tout à fait semblable à celle de ses camarades : il allait à la salle de sport, fréquentait les restaurants McDonald's et vivait le quotidien d'un adolescent ordinaire.
Il a grandi dans la région de « Vila Nova de Gaia », située sur la rive opposée du fleuve Douro par rapport à la ville de Porto, deuxième plus grande ville du Portugal. Là, dans une rue bordée de maisons aux façades revêtues de faïence et aux toits de tuiles, il a passé une partie de son enfance.
Quant à son école, « Escola Secundária Almeida Garrett », elle jouissait d'une bonne réputation auprès des habitants, au point que certains la surnommaient « l'université ».
Son père Francisco travaillait dans une usine de chaussures avant de se lancer dans le commerce d'antiquités, tandis que Pinto a perdu sa mère à l'âge de onze ans. Falcão n'aurait jamais imaginé que son ancien élève deviendrait des années plus tard un nom connu dans les couloirs des tribunaux et des médias internationaux.
Et lorsque l'identité de Pinto fut révélée en 2019 en tant que fondateur de « Football Leaks », le choc fut immense pour ses professeurs et ses connaissances. Falcão déclare : « Nous avons été très surpris. Nous n'imaginions pas qu'une chose pareille puisse arriver, ni qu'il puisse avoir des ennuis judiciaires. »
Il tente ensuite d'expliquer le grand changement survenu dans la vie de son élève, en disant : « Peut-être était-ce lié à l'insouciance de la jeunesse, à son talent pour l'informatique, et peut-être aussi à un certain fanatisme excessif pour son club. »
Pinto était supporter de Porto, et cette appartenance a peut-être joué un rôle dans certains de ses agissements, mais son ancien professeur estime que l'affaire a peut-être dépassé le simple soutien à un club. Il ajoute : « Peut-être ressentait-il aussi ce besoin de justice que les jeunes éprouvent souvent. »
De Porto au monde : la naissance de Football Leaks
En 2015, Pinto a franchi le pas qui allait changer sa vie à jamais. Il a fondé le site Football Leaks, qui, selon lui, était né dans le but de révéler « la face cachée du football ».
Au début, personne ne connaissait l'identité de la personne qui se cachait derrière le site. Il utilisait un pseudonyme, « John », et a commencé à contacter les journalistes et à leur envoyer des documents d'une manière qui suscitait à la fois la curiosité et les soupçons.
António Varela, le journaliste portugais, fut le premier à être contacté par Pinto. Varela se souvient aujourd'hui de ce moment comme s'il s'était produit hier. C'était un jour ordinaire de septembre 2015, alors qu'il travaillait dans la salle de rédaction du journal sportif portugais « Record », lorsqu'il reçut un courriel de « Football Leaks ».
Il entra sur le site, et la surprise fut immense. Varela déclare : « Je ne pouvais pas croire la quantité d'informations dont je n'avais jamais entendu parler ou que je n'avais jamais lues auparavant. Et nous avons conclu que c'était d'une importance capitale. » Mais traiter ces documents n'était pas chose facile. Les journalistes savaient que les informations avaient été obtenues de manière illégale, ce qui créait un dilemme éthique et juridique complexe.
Néanmoins, Varela estimait que la publication des informations était devenue une question d'intérêt public. Il déclare : « Nous avons compris que Football Leaks avait obtenu les informations de manière illégale. Mais dès lors que les informations étaient publiées sur le site, elles devenaient des informations publiques. On ne peut pas ignorer cela. Sur le plan éthique, la question est complexe, mais l'intérêt public prime sur l'aspect éthique. »
Manchester City n'était pas la seule cible
Pinto n'a pas entamé son parcours en visant Manchester City, et le club anglais ne fut pas la seule victime de ses fuites. Au début, les documents publiés se concentraient sur des affaires locales au Portugal, parmi lesquelles des documents liés à Benfica, et même au club que Pinto soutenait lui-même, Porto.
Mais les choses ont rapidement pris une dimension mondiale. Des documents et des courriels liés à des noms parmi les plus grandes stars du football, ses clubs les plus célèbres et ses agents ont fait surface, dont Cristiano Ronaldo, Lionel Messi et Neymar.
Puis vint le moment où l'ampleur des fuites s'est considérablement élargie, lorsque Pinto accorda sa confiance au journaliste Rafael Buschmann du magazine allemand « Der Spiegel » et, dès qu'il eut le sentiment de pouvoir lui faire confiance, il lui ouvrit d'énormes coffres de documents et partagea avec lui des dizaines de millions de fichiers.
Au siège de « Der Spiegel » à Hambourg, une équipe de journalistes a commencé à examiner et à analyser les documents et à recouper les informations entre elles, ce qui a donné lieu à un certain nombre des enquêtes les plus controversées du monde du football.
Christoph Winterbach, journaliste spécialisé dans l'analyse de données, faisait partie de l'équipe. Winterbach explique que traiter cette quantité colossale de documents était au début comme un rêve pour un journaliste sportif.
Il ajoute que voir les courriels réels au cours desquels les négociations s'étaient déroulées, et consulter les documents qui révélaient ce qui se passait en coulisses, était une expérience exceptionnelle.
Mais l'ampleur des informations imposait une responsabilité énorme. Les journalistes devaient procéder à des recoupements, recourir aux logiciels et à l'analyse de données pour s'assurer de l'authenticité des documents et les replacer dans leur contexte exact, avant de publier la moindre information. Et la question fondamentale était toujours la même : les documents sont-ils authentiques ? Et leur publication sert-elle l'intérêt public ?
Ce que Pinto a fourni n'était pas un nombre limité de fichiers. Selon l'enquête, il a fourni plus de 3 téraoctets d'informations à Der Spiegel et à d'autres institutions médiatiques au sein de l'alliance European Investigative Collaborations.
Une quantité colossale de données équivalant à peu près à des milliers d'exemplaires de l'encyclopédie Britannica. Et plus important que le volume des informations, il y avait leur impact. Les documents n'ont pas seulement révélé des détails financiers ou des correspondances internes, ils ont offert aux journalistes une fenêtre rare sur la manière dont sont gérées certaines parties de l'industrie du football, loin des regards du public.
C'est là que le véritable débat sur la personnalité de Pinto a commencé. Le but était-il de révéler la vérité ? Ou bien la méthode qu'il a employée pour accéder à ces informations fait-elle de lui un criminel, quelles que soient les conséquences des fuites ?
Héros ou voleur ?
Partout où l'histoire de Pinto est parvenue, des points de vue radicalement opposés ont émergé. Ana Gomes, ancienne femme politique et diplomate portugaise et ancienne députée européenne, a rencontré Pinto en prison et a témoigné en sa faveur lors de l'un de ses procès.
Gomes estime que l'homme mérite la protection en tant que lanceur d'alerte, et non les poursuites judiciaires. Elle a déclaré à Lisbonne que ce que Pinto avait révélé était d'une importance capitale, et l'a qualifié de plus important lanceur d'alerte du Portugal.
Elle estime qu'il aurait dû être traité comme un allié des autorités judiciaires et des enquêtes criminelles, d'autant plus qu'il a aidé d'autres autorités européennes à accéder à des informations qui ont permis de poursuivre la corruption et les crimes.
Et lorsqu'elle a été interrogée sur sa position vis-à-vis de Manchester City, après le piratage des courriels du club, sa réponse fut directe : « Je m'en moque totalement. S'ils n'ont rien à cacher, quel est leur problème ? »
Mais cette vision ne fait pas l'unanimité. Le journaliste à la retraite José Carlos Freitas affirme que la majorité des gens considèrent Pinto comme un voleur, tandis que d'autres voient en lui une figure semblable à « Robin des Bois », parce qu'il a révélé ce qu'il a décrit comme la face sombre des affaires dans le football.
Quant à Varela, qui fut l'un des premiers journalistes à traiter avec Pinto, il le situe dans une zone intermédiaire. Il affirme que Pinto a obtenu les informations de manière illégale, mais qu'en même temps il a offert une image sombre du football européen, ce qu'il considère comme un service rendu à la société, bien que le moyen utilisé pour accéder aux informations ait été illégal.
Prison, protection et une ombre permanente
Quelle que soit la position adoptée à l'égard de Pinto, les années qui ont suivi la révélation de son identité n'ont pas été faciles du tout. En 2019, il a été arrêté en Hongrie et extradé vers le Portugal, et depuis lors il est passé par différentes étapes, incluant la détention à l'isolement et l'assignation à résidence, avant d'intégrer plus tard un programme de protection des témoins.
Lors de son premier procès au Portugal, il a été condamné en 2023 à quatre ans de prison avec sursis, après avoir été reconnu coupable de chefs d'accusation incluant la tentative d'extorsion, l'accès illégal à des données et la violation du secret des correspondances.
Quelques mois plus tard, il a fait face à un procès distinct en France, qui s'est soldé par une condamnation à six mois de prison avec sursis. Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée là. En janvier de l'année dernière, le dernier procès en date de Pinto a débuté à Lisbonne, et les détails de l'audience suffisaient à révéler l'ampleur du changement survenu dans sa vie.
Il est arrivé au tribunal accompagné de membres de l'équipe de protection des témoins, tandis que deux d'entre eux sont restés dans la salle d'audience pendant toute la séance, au milieu de mesures de sécurité renforcées. Il portait une chemise bleue à manches longues, un jean et des chaussures marron, avec sa fameuse coiffure et un peu de barbe.
Il est resté assis calmement, le visage figé la plupart du temps, et n'a pris la parole que lorsqu'on lui a demandé de confirmer certaines données personnelles. Et lorsqu'on l'a interrogé sur son adresse de résidence, il a expliqué qu'il ne pouvait pas la divulguer pour des raisons de sécurité.
Ces mesures étaient moins strictes que lors de son premier procès, qui l'avait vu porter un gilet pare-balles, tandis que des tireurs d'élite étaient postés sur le toit du bâtiment.
Au tribunal, certains estimaient que l'affaire était simple et ne nécessitait pas tout ce débat. Rui Patrício, l'avocat du club de Benfica, a décrit Pinto comme « ni plus ni moins qu'un voleur », affirmant qu'il avait obtenu les informations par des moyens illégaux.
Il a déclaré à l'extérieur du tribunal que leur argument était simple : Pinto est un « pirate informatique », et ce qu'il a fait est un crime qui ne peut être justifié par les résultats qui en ont découlé. Mais l'avocat de la défense, Francisco Teixeira da Mota, n'a pas cherché à présenter son client comme une figure irréprochable.
Il a même reconnu devant le tribunal que Pinto « n'est ni un héros ni un saint », tout en soulignant en même temps que ce qu'il a révélé a apporté des bénéfices à la société. Ainsi, la question est restée en suspens : le moyen peut-il être illégal alors que les informations révélées ont une réelle valeur pour l'intérêt public ?
Manchester City : l'affaire qui a ramené Pinto sur le devant de la scène
Près d'une décennie après le lancement de Football Leaks, les traces des fuites sont toujours présentes. Parmi leurs résultats les plus marquants figure l'affaire intentée par la Premier League contre Manchester City, qui est considérée comme l'une des plus grandes et des plus importantes affaires financières de l'histoire de la compétition.
En s'entretenant avec l'équipe juridique de Pinto après l'une des audiences du procès, il est apparu clairement qu'il suit l'affaire de près, malgré le fait qu'il soit sous programme de protection des témoins.
Et lorsque son avocat a été interrogé sur l'importance de l'issue de l'affaire Manchester City pour son client, il a déclaré que cela avait de l'importance pour lui, car Pinto mène une vie extrêmement difficile et est contraint de se cacher, après avoir joué un rôle dans la révélation d'informations importantes, notamment en ce qui concerne le club anglais. Il a ajouté que Pinto veut sentir que ce qu'il a fait a eu un réel impact, et que les informations qu'il a révélées ont apporté un changement.
En revanche, Stefan Borson, l'ancien conseiller financier de Manchester City, s'est montré plus réservé dans son évaluation du rôle de Pinto. Il a déclaré que l'homme ne devait pas être présenté comme un « héros défenseur de la liberté », affirmant que ce qu'il a fait était un acte criminel pour lequel il a été jugé.
Borson estime que les pirates informatiques de ce genre se présentent parfois comme des défenseurs de la liberté d'expression dans le cadre d'une stratégie de défense, mais dès lors que les documents sont rendus publics, la responsabilité de leur traitement relève des autorités.
En fin de compte, les avis sur Rui Pinto peuvent diverger radicalement. Il y a ceux qui le voient comme un pirate informatique ayant commis des crimes pour accéder à des informations auxquelles il n'avait pas droit, et ceux qui le considèrent comme un lanceur d'alerte ayant révélé au public une face cachée de l'industrie du football.
Et il y a ceux qui se placent au milieu, reconnaissant que le moyen était illégal, mais estimant que les résultats ont ouvert la voie à des enquêtes, des affaires et des questions qui ne seraient pas apparues de la même manière sans ces fuites.
Mais au-delà de ce débat éthique et juridique, il y a une vérité difficile à ignorer : Rui Pinto, l'homme portugais qui a grandi dans des conditions modestes et qui a bénéficié dès son plus jeune âge d'un talent remarquable pour manier les ordinateurs, a réussi à laisser une empreinte considérable sur le football mondial.
Il s'est assis derrière son ordinateur, a accédé à des informations confidentielles, puis les a envoyées à des journalistes du monde entier. De là, l'histoire est sortie de l'écran d'ordinateur pour gagner les pages des journaux, puis les bureaux des clubs et des fédérations, et enfin les salles d'audience.
Quant à Manchester City, dont les supporters ordinaires ne connaissent peut-être pas le nom de Rui Pinto, il s'est retrouvé pendant des années confronté aux répercussions d'informations sorties de l'univers de « Football Leaks ».
Et tandis que les tribunaux continuent de rendre leurs verdicts, et que le football continue de faire face à ses questions liées à l'argent, à l'influence et à la transparence, le nom de Pinto reste présent dans l'une des histoires les plus controversées de l'histoire du jeu moderne. « Un homme, un ordinateur et des millions de documents. Voilà quel fut le début. Quant à la fin, elle demeure ouverte. »




