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Veron Man Utd 1:1Getty/GOAL

Juan Sebastian Veron : pourquoi ce meneur de jeu argentin « p*tain de bon » a échoué à Manchester United

James Westwood
Traduit par
  • « Je n’aurais jamais pensé dépenser autant d’argent pour un footballeur », a déclaré Sir Alex Ferguson après l’arrivée de Juan Sebastian Veron à Manchester United en provenance de la Lazio, en juillet 2001, pour 28,1 millions de livres sterling, un montant alors record en Grande-Bretagne. « Je pense qu’il aborde les meilleures années de sa carrière et qu’il va atteindre son sommet. Nous en profiterons. C’est un footballeur fantastique, de classe mondiale, doté d’une vision du jeu dont nous pouvons tirer parti. »

    L’avis de Ferguson sur Veron était presque unanimement partagé. Même l’icône de Liverpool Mark Lawrenson a reconnu à contrecœur auprès de BBC Sport que l’Argentin rendrait Manchester United « imbattable » en Premier League. Le club avait remporté le titre lors des trois saisons précédentes, avec notamment 10 points d’avance sur Arsenal lors de la plus récente. L’affirmation semblait donc crédible.

    Le pedigree de Veron ne faisait aucun doute. Il s’était d’abord révélé avec l’Argentine lors de la Coupe du monde 1998, ce qui lui avait valu un transfert à Parme, en Italie. Après avoir joué un rôle clé dans le doublé Coupe d’Italie-Coupe de l’UEFA du club lors de son unique saison, Veron avait été recruté par la Lazio pour 18,1 millions de livres sterling en 1999.

    Le hasard a voulu que Veron fasse ses débuts avec le club de Serie A contre Manchester United en Supercoupe d’Europe. Sa prestation lors de la victoire 1-0 de la Lazio a durablement marqué Ferguson. Sous la direction de Sven-Goran Eriksson, la Lazio a remporté le Scudetto, la Coupe d’Italie et la Supercoupe de l’UEFA, avec Veron comme maître à jouer. Surnommé « la Petite Sorcière », en référence à son père, Juan Ramon, légende d’Estudiantes, Veron envoûtait adversaires et supporters semaine après semaine.

    Mais, contrairement aux attentes, c’est à la Lazio, et non à Manchester United, que Veron a atteint son sommet. Il n’a inscrit que 11 buts en 82 matches pour le club mancunien et, après son départ pour Chelsea à l’été 2003, a été considéré comme l’un des plus gros échecs de recrutement de l’histoire de la Premier League.

    Alors que les deux clubs de Premier League pour lesquels Veron a joué doivent s’affronter samedi à Stamford Bridge, le moment semble toutefois bien choisi pour revoir ce jugement. Oui, Veron n’a pas répondu aux attentes à Old Trafford, mais le meneur de jeu à la barbiche n’a pas été un échec total : il était simplement en avance sur son temps.

  • « L’un des plus grands de tous les temps »

    Juan Sebastian Veron
    Getty Images Sport

    Veron a pris un départ canon à Old Trafford, laissant ses collègues et les consultants admiratifs.

    Veron a vraiment joué comme un joueur valant 28,1 millions de livres sterling lors de ses premières semaines à Manchester. Il a inscrit quatre buts lors de ses huit premiers matches de Premier League. Il a ouvert son compteur avec élégance après un joli une-deux avec Roy Keane lors d’une victoire 4-1 contre Everton, avant de décocher une superbe reprise de volée en première intention contre Newcastle, de marquer d’une frappe à ras de terre lors d’une victoire renversante 5-3 contre Tottenham, puis de réussir un brillant coup franc de loin contre Bolton Wanderers.

    « J’étais suspendu contre Everton. Il a joué, et moi, assis là, je me suis dit : ‹ Je ne jouerai plus jamais pour United. C’est fini pour moi, je vais devoir partir. › » a raconté Nicky Butt dans un entretien accordé à The Times. « Veron était le meilleur joueur que j’aie jamais vu, à l’exception d’[Eric] Cantona. À l’entraînement, il faisait des choses que je n’avais encore jamais vues. »

    Veron a été élu joueur du mois de septembre en Premier League et a également impressionné en Ligue des champions, où Manchester United a remporté trois de ses cinq premiers matches. Sa prestation la plus marquante est venue lors d’une victoire 3-0 contre l’Olympiacos à Old Trafford : il a délivré deux passes décisives, dont une magnifique passe qui a fendu la défense pour Ryan Giggs, depuis un point situé juste après la ligne médiane.

    À ce stade, Ron Atkinson, ancien entraîneur de Manchester United, en avait assez vu pour qualifier Veron de deuxième joueur le plus doué techniquement à avoir porté le maillot rouge, derrière George Best. « Je suis prêt à dire dès maintenant que, s’il est épargné par les blessures, il deviendra l’un des plus grands joueurs de l’histoire d’Old Trafford », a ajouté Atkinson auprès de The Guardian. « Sa vision du jeu, sa palette de passes et son sens du jeu sont phénoménaux. Chaque fois que je vois jouer Veron, il me fait saliver. »

  • Déséquilibre tactique

    Man Utd v Chelsea X
    Getty Images Sport

    Il est vite apparu que la présence de Veron freinait Manchester United, qui n’était plus dans la course au titre avant Noël.

    Face à un tel flot d’éloges, Veron était déjà soumis à des attentes démesurées. Il n’a pas pu y répondre.

    Malgré son but spectaculaire contre Bolton à Old Trafford fin octobre, Manchester United s’est incliné 2-1, au début d’une nette baisse de régime en Premier League. L’équipe de Ferguson n’a remporté qu’un seul de ses six matches suivants, s’inclinant deux fois de suite 3-1 à l’extérieur face à ses rivaux pour le titre, Liverpool et Arsenal, avant de perdre 3-0 à domicile contre Chelsea.

    Veron a été remplacé avant l’heure de jeu contre Arsenal, après avoir peiné en vain à suivre les combinaisons entre Patrick Vieira et Robert Pires. Il a également été complètement dépassé face à Chelsea, et les adversaires de Manchester United le ciblaient comme le point faible de l’équipe.

    En Italie, les dispositifs tactiques protégeaient les meneurs de jeu. En Angleterre, la tendance de Veron à perdre le ballon dans l’axe exposait la défense vieillissante de Manchester United aux contre-attaques rapides. Sa présence créait un déséquilibre : Veron et Keane voulaient tous deux redescendre pour recevoir le ballon des défenseurs centraux, ce qui obligeait Paul Scholes à évoluer dans un rôle inhabituel de deuxième attaquant ou de numéro 10.

    Ferguson alternait sans cesse entre un 4-5-1 destiné à faire une place à Veron et le 4-4-2 sur lequel reposaient les succès de l’équipe les années précédentes, empêchant Manchester United de trouver son rythme. Après une troisième défaite consécutive à domicile, contre West Ham à la mi-décembre, pour laquelle Veron avait été laissé au repos, Manchester United occupait la neuvième place du classement, à 11 points du leader, Liverpool.

  • Une démonstration en Ligue des champions

    SOCCER-MANCHESTER-DEPORTIVO
    AFP

    United a connu un regain de forme lors de la seconde moitié de la saison 2001-2002, mais Veron a connu des fortunes diverses.

    Le vestiaire ne manquait pourtant ni de caractère ni d’expérience. Keane, Giggs, Scholes, David Beckham et Gary Neville, entre autres, refusaient d’abandonner. Et avec Ruud van Nistelrooy, recruté le même été que Veron, toujours prêt à exploiter la moindre demi-occasion, United s’est admirablement repris.

    Manchester United a remporté 13 de ses 15 matchs après sa défaite contre West Ham, avant de battre ce même adversaire 5-3 à Upton Park pour prendre la tête de la Premier League. Deux prestations catastrophiques face à Middlesbrough ont toutefois marqué la saison de United.

    United s’est incliné 2-0 au Riverside en quatrième tour de la FA Cup, puis Middlesbrough s’est également imposé 1-0 à Old Trafford en championnat, le 23 mars. Veron était directement responsable du but décisif inscrit par Alan Boksic à la neuvième minute, après avoir perdu le ballon face à Benito Carbone, et Ferguson l’a remplacé au début de la seconde période.

    Pour ne rien arranger, une rechute de sa blessure au tendon d’Achille a ensuite contraint Veron à manquer trois matchs, dont le quart de finale aller de la Ligue des champions de United face au Deportivo la Coruna. Manchester United s’est imposé 2-0 en Espagne sans l’international argentin, qui est revenu à temps pour le match retour. Titulaire en l’absence de Keane, blessé, et de Scholes, suspendu, Veron a livré sa meilleure prestation de toute la saison.

    Le 100e match européen de Ferguson à la tête de United s’est soldé par une victoire 3-2, Veron offrant les deux buts d’Ole Gunnar Solskjaer. Sa deuxième passe décisive de la soirée était à peine croyable : après avoir récupéré le ballon dans le rond central, Veron a trouvé Solskjaer dans la surface d’une passe exquise de l’extérieur du pied que la plupart des joueurs n’auraient même pas tentée tant elle était difficile à réaliser. Comme souvent lorsqu’il était à son meilleur niveau, il a donné l’impression que le geste était facile.

    Malheureusement pour lui, le résultat a été éclipsé par une grave blessure de Beckham. Le capitaine de l’Angleterre s’était fracturé un os du pied et, après le match, les discussions ont porté sur son éventuelle absence à la Coupe du monde 2002 plutôt que sur le génie technique dont Veron avait fait preuve pour envoyer United en demi-finales de la Ligue des champions.

  • « Tous des p*tains d’idiots »

    Man Utd Training X
    Getty Images Sport

    Ferguson a mal pris les critiques visant Veron et s’en est pris aux médias avant le choc décisif de Manchester United face à Arsenal.

    Veron n’a pas reproduit cette prestation de haut vol au tour suivant contre le Bayer Leverkusen, et Manchester United a été éliminé à la règle des buts à l’extérieur. Cette élimination a été perçue comme une immense occasion manquée : Ferguson ne disputerait pas la finale de la Ligue des champions à Hampden Park, dans sa ville natale de Glasgow. Les critiques se sont largement concentrées sur Veron. Un article paru dans un journal dominical affirmait même que deux joueurs de Manchester United avaient vivement pris à partie l’ancien joueur de la Lazio après le match retour.

    Il a également été avancé que Veron était retourné à Rome cinq jours plus tard pour négocier son retour à la Lazio. « C’est absolument n’importe quoi, des mensonges purs et simples », a répliqué Ferguson, avant de défendre avec véhémence et à coups de jurons sa recrue la plus chère lorsqu’il a été de nouveau interrogé sur l’irrégularité de Veron.

    L’entraîneur écossais a ordonné aux journalistes de quitter la salle de presse : « Allez, dehors. Hors de ma vue. Je ne vous parle plus, putain. Veron est un putain de grand joueur. Vous êtes tous de putains d’idiots. » Ferguson avait l’habitude de parler sans détour devant les médias, mais cette sortie d’une rare virulence était inattendue.

    Ferguson était manifestement d’humeur particulièrement irritable avant le match décisif de son équipe contre Arsenal. Manchester United devait éviter la défaite pour empêcher l’équipe d’Arsene Wenger d’être sacrée championne à Old Trafford. Pour adresser un dernier « allez vous faire foutre » à ses détracteurs, Ferguson a titularisé Veron. Il n’a toutefois pas eu le dernier mot : Veron est sorti en boitant, blessé, à la 58e minute, quelques instants après que Sylvain Wiltord a inscrit le but de la victoire devant Fabian Barthez, offrant le titre à Arsenal.

    Manchester United a terminé troisième, son plus mauvais classement depuis la création de la Premier League, et a fini une saison sans trophée pour la première fois depuis 1998-99. Veron a ensuite qualifié sa première saison de « catastrophe » et déploré la différence de préparation physique entre le football italien et le football anglais.

    « Je suis arrivé d’un pays où la préparation d’avant-saison est intense dans un pays où l’on s’entraîne en jouant des matches de football », a déclaré Veron à FourFourTwo. « Après décembre, j’ai souffert d’un manque de base physique et j’ai commencé à me blesser. »

    Malgré ces difficultés, Veron a tout de même inscrit des buts ou délivré des passes décisives à 13 reprises en 40 apparitions, et sa classe s’est exprimée sur la scène européenne. La défense fragile de Manchester United constituait son principal problème : Laurent Blanc, 36 ans, avait très mal remplacé Jaap Stam. Ferguson y a remédié en battant une nouvelle fois le record de dépenses du club pour recruter Rio Ferdinand, en provenance de Leeds.

  • « Sublime par moments »

    Manchester United's Juan Veron celebrate
    AFP

    Manchester United a mis tout en œuvre pour réduire l’écart avec Arsenal, et Veron est devenu un atout plus précieux lors des matches les plus importants.

    Manchester United et Veron ont nettement progressé lors de la saison 2002-2003. Ferdinand a fait une énorme différence, tout comme le nouvel entraîneur adjoint Carlos Quieroz, fervent partisan du 4-5-1, un système qui permettait à Veron de jouer les chefs d’orchestre.

    Le milieu de terrain fonctionnait plus efficacement et Manchester United a recommencé à contrôler les matches, tandis que Van Nistelrooy marquait encore davantage grâce au soutien supplémentaire dont il bénéficiait dans le dernier tiers du terrain. Veron s’est également vu confier davantage de responsabilités dès le départ, Keane ayant manqué le début de saison pendant sa convalescence après une opération de la hanche.

    Une fois encore, il s’est montré particulièrement influent en Ligue des champions, avec quatre buts et trois passes décisives lors de la première phase de groupes. Après avoir marqué d’un superbe lob lors d’une victoire 4-0 contre l’Olympiacos, Veron a inscrit un autre but digne de figurer parmi les plus beaux de la compétition lors du succès 2-0 de Manchester United face au Bayer Leverkusen. Sur une passe de Van Nistelrooy, il a soulevé le ballon à hauteur du genou avant de décocher une magnifique reprise de volée à ras de terre dans les filets, depuis 18 mètres.

    « Juan semble inspiré par le football européen, il semble s’y épanouir », a déclaré Ferguson après le match. « Ce n’était pas une occasion facile à convertir. Il a frappé le ballon au moment parfait. »

    Veron s’exprimait assurément plus librement en l’absence de Keane et répondait présent lors des plus grands matches. En décembre, il a chassé quelques vieux démons en inscrivant un but crucial lors d’une victoire 2-0 contre Arsenal, puis a marqué sur un incroyable coup franc de 27 mètres lors d’un succès 3-0 face à West Ham quelques jours plus tard. Veron a aussi ajouté à sa collection de gestes marquants une autre passe décisive stupéfiante lors de la victoire de Manchester United contre Birmingham City à Old Trafford, une action restée gravée dans la mémoire de Ferguson.

    « Il a adressé une passe à Beckham de l’extérieur du pied, sans armer son geste, et le ballon a contourné la défense », a raconté Ferguson dans son autobiographie de 2013. « Beckham a poursuivi sa course et a lobé le gardien. Par moments, il pouvait être sublime. » À la fin de l’année 2002, Manchester United avait retrouvé l’assurance d’un véritable prétendant au titre.

  • Médaille méritée

    Veron
    Getty

    La deuxième saison de Veron à Old Trafford s’est achevée en apothéose, même si des doutes subsistaient quant à sa capacité à s’adapter à la Premier League.

    Veron a joué un rôle important dans le parcours de Manchester United jusqu’à la finale de la Coupe de la Ligue, même si son équipe s’est finalement inclinée 2-0 face à Liverpool au Millennium Stadium de Cardiff. Ferguson a également conduit l’équipe en quarts de finale de la Ligue des champions, une qualification acquise avec la manière lors d’un déplacement chez la Juventus en deuxième phase de groupes.

    Manchester United s’est imposé 3-0 à Turin grâce à un superbe doublé de Giggs et à un but de Van Nistelrooy, dominant le géant italien de la première à la dernière minute. Giggs a reçu, à juste titre, la plupart des éloges, mais ce match a été le sommet de la carrière de Veron sous le maillot de United.

    Après avoir pris le dessus sur Gianluca Zambrotta sur l’aile droite, il a offert à Giggs le ballon de l’ouverture du score. Il a aussi dicté le rythme de la rencontre, éclipsant son ancien coéquipier de la Lazio Pavel Nedved ainsi qu’Edgar Davids. Veron était un véritable artiste du football, et le Stadio delle Alpi a été sa chapelle Sixtine ce soir-là.

    En Premier League, la magie s’est toutefois faite plus rare. À l’exception d’une magnifique passe tranchante qui a permis à Diego Forlan d’inscrire le but de la victoire contre Chelsea dans les derniers instants, Veron a eu peu d’impact après le début de l’année. Sa saison s’est pratiquement achevée en mars, lorsqu’il s’est blessé à la cheville contre Leeds.

    Ferguson l’a fait revenir à la hâte pour le match retour du quart de finale de Ligue des champions contre le Real Madrid, alors que Scholes était suspendu. Veron a fait preuve de beaucoup d’activité lors de la victoire 4-3 de United, mais le Real Madrid s’est tout de même qualifié sur le score cumulé de 6-5. Ce match s’est révélé être sa dernière titularisation pour le club.

    Veron a manqué huit des neuf derniers matches de Manchester United en Premier League, ne disputant que 21 minutes lors d’une victoire 4-1 contre Charlton Athletic à l’avant-dernière journée. Manchester United a remporté huit de ces rencontres et obtenu un match nul 2-2 contre Arsenal à Highbury, comblant un retard de huit points pour finalement reprendre le titre au club du nord de Londres. Le fait que l’équipe ait terminé aussi fort pendant son absence n’a certainement pas joué en faveur de Veron.

    Il ne fait pourtant aucun doute qu’il méritait sa médaille de champion. Veron a été impliqué dans cinq buts en 25 apparitions en Premier League et, même si le football anglais de l’époque ne lui convenait manifestement pas, Ferguson n’a jamais cessé de croire en sa capacité à faire basculer un match.

  • Fin soudaine

    Ruud Van Niselrooy of Man Utd celebrates
    Getty Images Sport

    Veron a quitté Manchester United pour rejoindre Chelsea avant la saison 2003-2004, mais seulement après avoir offert un dernier geste de grande classe.

    Les spéculations sur l’avenir de Veron ont animé tout l’été 2023, tandis que l’effectif de Manchester United effectuait une tournée de présaison aux États-Unis. Après des victoires contre le Celtic et le Club America, le club a de nouveau affronté la Juventus, dans le New Jersey.

    Avant le match, toutes les discussions tournaient autour des rumeurs selon lesquelles Veron était sur le point de rejoindre Chelsea pour 15 millions de livres sterling. Mais il n’a montré aucun signe de distraction : il a délivré deux passes décisives lors de la victoire 4-1 de Manchester United face à la Juventus. Sa passe de l’extérieur du pied pour Van Nistlerooy a été le geste du match, une nouvelle démonstration de la capacité du maestro argentin à voir sur le terrain ce que le commun des mortels ne voyait pas. D’une simple touche du pied droit, il a ouvert la défense de la Juve.

    « Seba était le meilleur joueur sur le terrain. Il n’a pas perdu un seul ballon, toutes ses passes ont réussi et sa passe décisive sur mon but était absolument brillante », a déclaré Van Nistelrooy après le coup de sifflet final. « Peu de joueurs sont capables de soulever le ballon comme il l’a fait. »

    Ferguson a partagé l’avis du Néerlandais, tout en laissant entendre que Veron resterait au club : « Les gens continuent de le voir pendant cette tournée et continuent pourtant de dire qu’il va partir. À moins qu’on ne me l’enlève sous le nez, ils ont tort. Seba est un joueur merveilleux. Il a une imagination extraordinaire, il veut toujours le ballon et il a une grande capacité de travail. Il a été remarquable ce soir. »

    Pourtant, moins d’une semaine plus tard, Veron est retourné à Londres en avion et a signé un contrat de quatre ans avec Chelsea. Selon le joueur formé à l’Estudiantes, c’est Ferguson qui l’a poussé vers la sortie.

    « Ferguson n’a pas été sincère avec moi. Il y a deux mois, deux clubs ont manifesté leur intérêt et il m’a dit que je n’étais pas à vendre », a révélé Veron. « Il m’a donné l’impression qu’il voulait me garder. Mais quand il y a eu de l’argent sur la table, son discours a changé. C’est difficile à accepter pour moi. La rumeur selon laquelle j’allais signer à Chelsea n’en finissait pas de circuler et personne à Manchester ne la démentait. J’ai donc demandé à Ferguson : “Est-ce que tu veux de moi dans l’effectif ?”

    « C’est alors qu’il m’a dit que l’offre de Chelsea était très bonne, intéressante financièrement, tentante. J’ai compris que tout tournait autour de l’argent. J’ai dit que l’argent ne m’intéressait pas, mais que si c’était de cela qu’il s’agissait... Je crois que c’est à ce moment-là que tout a basculé pour moi. »

    Ferguson a répliqué sèchement dans le Manchester Evening News : « Seba savait depuis le début ce qui se passait. Dire que j’ai été hypocrite à ce sujet est donc honteux. » Le manager a plutôt assuré qu’après les recrutements de Kleberson et d’Eric Djemba-Djemba, il avait « l’embarras du choix » au milieu de terrain, ce qui avait conduit Manchester United à accepter l’offre de Chelsea.

  • Chelsea « regrette »

    Juan Sebastian Veron of Chelsea
    Getty Images Sport

    Une succession de traumatismes en dehors du terrain et de blessures a empêché Veron de trouver ses marques à Chelsea. Il a depuis exprimé ses regrets d’avoir quitté Old Trafford.

    Si le passage de Veron à Old Trafford peut être qualifié de décevant, son séjour à Stamford Bridge a viré au cauchemar. Il n’a disputé que 14 matches toutes compétitions confondues sous les ordres de Claudio Ranieri en 2003-04, inscrivant un seul but (lors de ses débuts contre Liverpool), et a été éloigné des terrains pendant cinq mois en raison d’une blessure au dos.

    Alors âgé de 28 ans, il a également vécu une épreuve terrifiante à son domicile de Barnes, dans le sud de Londres : un cambrioleur armé d’une machette a terrorisé Veron, sa compagne et leurs enfants lors d’un vol de 60 000 £. On comprend qu’il ne soit jamais parvenu à s’installer dans la capitale anglaise. Chelsea l’a prêté à l’Inter après une seule saison.

    Revenant en 2019 sur sa décision de quitter Manchester United pour Chelsea, Veron a reconnu : « Avec United, la vérité, c’est qu’il y a peu de choses, très peu, que je regrette. Mais l’une d’elles, c’est d’avoir quitté Manchester. À l’époque, j’ai discuté avec mes anciens coéquipiers, qui me disaient que je devais rester. Et à un moment donné, j’ai décidé de partir parce que je voulais jouer, parce que je ne savais pas... J’aurais dû rester. »

    Il a également déclaré à FourFourTwo en 2021 : « En réalité, j’ai trouvé plus difficile de vivre à Londres qu’à Manchester, parce que je viens de La Plata, qui est une ville assez petite. J’aurais aimé rester plus longtemps à United, car je pense que j’aurais pu faire les choses différemment. Si j’étais resté à Manchester, je pense que j’aurais eu plus de continuité sur le terrain. »

  • En avance sur son temps

    Juan Sebastian Veron of Manchester United
    Getty Images Sport

    L’échec de Veron à Manchester ne tenait pas à un manque d’efforts, mais plutôt au fait qu’il ne correspondait pas au modèle qui permettait de réussir à cette époque.

    Veron n’en veut pourtant pas à Ferguson. Au contraire, il reconnaît ne pas en avoir fait assez pour s’imposer durablement dans l’équipe.

    « Par moments, je n’ai pas été capable de lui apporter régulièrement tout ce qu’il attendait de moi, a ajouté Veron à FourFourTwo. Il l’a obtenu lors de certains matches, mais pas d’autres. Si l’on veut être un grand joueur, il faut être régulier. Je n’y suis pas parvenu à Old Trafford. »

    Ferguson, de son côté, a admis dans son autobiographie n’avoir jamais trouvé la meilleure façon d’utiliser Veron : « Même s’il a réalisé des performances spectaculaires, Veron ne parvenait tout simplement pas à jouer dans notre équipe. C’était un joueur à part. À l’entraînement, si vous organisiez un match entre les rouges et les jaunes, Veron jouait pour les deux équipes. Il jouait partout. Il allait où bon lui semblait. Même si je l’avais entraîné pendant 100 ans, je n’aurais pas su où le faire jouer. C’était l’électron libre, le joker. »

    Au fil des années, plusieurs joueurs de United ayant évolué aux côtés de Veron ont exprimé des avis similaires, dont Butt : « Veron était un type formidable et un footballeur incroyable, mais il ne savait pas ce que signifiait être un joueur de United. Il ne comprenait pas ce que représentait le club. Il n’arrivait pas à suivre le rythme. Les supporters ne voulaient pas de petits gestes techniques ni de passes sophistiquées. Ils voulaient de l’engagement et de l’intensité. »

    Lors d’un direct sur Instagram en 2022, Ferdinand a avancé une autre explication : « Je pense que Roy Keane était son problème. Et ce n’était pas la faute de Roy Keane, c’est simplement que sa personnalité était plus forte et plus imposante. » Keane en a reconnu autant auprès du Sunday Times en 2006 : « J’ai été très dur avec Seba et j’ai eu tort. Quand il est arrivé, j’attendais des miracles. Comme ils ne se produisaient pas, je m’en prenais toujours à lui. »

    United avait besoin que Veron soit quelqu’un qu’il n’était pas. Le cadre tactique rigoureux qui avait apporté tant de succès à Ferguson au cours des 11 premières années de la Premier League ne laissait pas de place à un regista aussi libre que lui. Si Veron avait rejoint United quelques années plus tard, lorsque les systèmes en 4-3-3 et en 4-2-3-1 sont devenus à la mode, il aurait sûrement brillé.

    « La manière dont jouait Seba venait d’Italie, et c’est en réalité celle de nombreux milieux de terrain aujourd’hui, comme Bruno Fernandes. Il me rappelle énormément Veron, a déclaré Gary Neville à Sky Sports après l’arrivée de Fernandes à United en 2020. Mais le jeu a évolué : les joueurs peuvent désormais occuper différentes positions, les systèmes sont beaucoup plus fluides et le 4-4-2 n’existe plus.

    « Je pense que Veron est arrivé avec une conception du jeu fondée sur les permutations de postes et une approche différente, dans une équipe dont les habitudes étaient bien établies. Pour moi, c’est pour cela que ça n’a pas vraiment fonctionné. Cela n’avait rien à voir avec ses qualités de joueur ou sa personnalité. C’était un joueur brillant. »

    Autrement dit, Veron était une magnifique anomalie, arrivée à Old Trafford en parlant un langage que la Premier League n’avait pas encore appris à comprendre. Avec sa grâce nonchalante, digne du cinéma, la Petite Sorcière évoluait sur un autre plan.