5 ans après, ce que Knysna a changé dans le football français

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La grève surréaliste des Bleus en Afrique du sud s’est estompée des mémoires, progressivement, après avoir généré une profonde remise en cause. État des lieux, cinq ans après.

L’histoire atteste que les clubs et les sélections n’ont pas vraiment la même substance. Il y a quelque chose d’intime dans les rapports aux clubs, un lien personnel, coutumier, familial ou familier, un lien de proximité. Les sélections, elles, ne sont pas plus prestigieuses mais elles ont la souveraineté de leur portée et de leur rareté. Ce sont des emblèmes qui exposent les nations et rassemblent les peuples. Leurs traces sont éternelles.

L'histoire accorde donc une place à part à la Coupe du monde, dont la grandeur en fait un événement au parfum folklorique où le gigantisme économique ne surpasse pas l’immensité culturelle, et où les conquêtes ont autant de poids que les drames. Les tragédies les plus fameuses des Coupes du monde, justement, ont souvent pris une tournure théâtrale et touchante parce qu’elles sont associées au jeu et à ce qui en découle.

Aujourd’hui, cinq ans après la chute de Knysna, cinq ans, jour pour jour, à ce qui ressembla à l’écorchure d’un rêve, donner du relief à ces historiettes croustillantes a un sens parce que la grève de l’équipe de France en Afrique du sud n’avait rien à voir avec le jeu. Elle aurait été plus noble en germant dans l’appât du succès, mais elle n’avait rien à voir avec l’aspiration d’un sportif porté par la force d’une nation. Elle n’avait rien à voir, non plus, avec la tension et l’intensité d’un grand combat. Ce n’était ni la main de Maradona en 1986, ni le coup de tête de Zidane en 2006.

L’image au centre de tout

Knysna n'était pas une intrigue de terrain, et c’est certainement pour cela que ses séquelles sont encore palpables dans le paysage du football français. L’équipe de France avance de son côté, mais cette tempête a bouleversé ses habitudes pour en faire une bande de bons élèves disséqués sous tous les angles et réprimandés par l’opinion publique au moindre faux pas. Comme pour rappeler qu’un écart est un excès. Et que l’excès appelle l’excès.

On touche là le premier effet de Knysna, l'image. L'exemple de l'équipe de France Espoirs, fin 2012, illustre parfaitement la nouvelle chasse aux bévues. Cet automne-là, à la veille d’un match crucial et perdu contre la Norvège (5-3), Antoine Griezmann et quatre autres Bleuets (M'Vila, Mavinga, Ben Yedder et Niang) s’étaient autorisés une virée nocturne malvenue dans la capitale. Le Mâconnais avait dû purger une suspension d'un an de toutes les sélections nationales, mais sa sortie de route ne l’a pas empêché de faire son trou pour devenir une coqueluche à l’étage du dessus, dans le groupe du rachat.

Ce cheminement au dénouement heureux symbolise bien la place accordée à l'image et au comportement. Mais l’image, c’est aussi un message à véhiculer, une perception dans les deux sens et des efforts à faire si les positions se figent. Le coup de folie de Knysna a renforcé la prééminence de ce critère dans une époque où les joueurs sont déjà les visages d’un consumérisme factice. Une époque lisse, qui préfère les personnages aux personnalités.

Hugo Lloris, Steve Mandanda, Bacary Sagna, Mathieu Valbuena et l’ex-capitaine pestiféré Patrice Evra sont les cinq rescapés du naufrage. Cinq personnalités distinctes dans la même bulle autodestructrice, comme le souligne Anthony Mette, psychologue du sport, interrogé par Goal. "Il y a autant de réactions possibles qu'il y a de joueurs car cela dépend de la personnalité, du parcours de vie de chacun, de ce qui s'est réellement passé là-bas et de leur degré d'implication. Néanmoins, c'est difficile, perturbant, parce que vous avez 60 millions de personnes contre vous ! Les joueurs de foot et les sportifs de haut niveau en général sont habitués à la ‘pression populaire’ mais un tel phénomène... Ce n’est pas sans conséquence. On est forcément impacté négativement, au moins sur du court terme". 

La loi de la dernière impression

Sous l’ère Blanc, si l’équipe de France a entamé sa rédemption en s’attaquant au chantier du terrain, la performance des Bleus à l’Euro 2012 a annihilé son travail de fond. Dans les faits, elle avait presque autant de résonnance que celle du Mondial brésilien l’année dernière (un quart de finale perdu contre le futur vainqueur), mais les insultes de Samir Nasri adressées à un journaliste et cumulées à d’autres coups de sang (M’Vila, Ben Arfa, Ménez) ont replongé le public dans l’irrévérence irritante que la bande à Domenech avait affichée deux ans plus tôt, alors que Nasri et ses trois acolytes n’étaient même pas de la mésaventure sud-africaine. C’est la loi de la dernière impression.

Par bonheur, elle s’est aussi appliquée au Brésil avec une connexion née dans la douce atmosphère d’un de ces matches qui impriment les têtes, à Saint-Denis, un soir d’automne, contre l’Ukraine au Stade de France (3-0). Ce match a quelque part matérialisé les efforts d'une équipe de France qui n'hésite plus à prouver son attachement par des actes forts, et à l'assumer, entre la multiplication des séances de dédicaces, les casques dévissés des oreilles, un hymne national plus clamé que fredonné, ou l'impact des réseaux sociaux pleinement exploité.

Une connexion que Deschamps et son staff ont subtilement entretenue jusqu’à l’événement. Ce ne serait donc qu’une question de posture ? "Il est très compliqué de répondre à cette question", tranche Anthony Mette. "Vous mettez en avant les joueurs, mais à mon sens il y a aussi les membres du staff, la Fédération, voire le Ministère des sports de l'époque. Je pense que ce qui a choqué le plus le public, c'est le décalage entre les espoirs mis sur eux (certainement trop grands d'ailleurs), leur train de vie, leurs privilèges et leur comportement désinvolte, arrogant, irrespectueux... Ce qui est arrivé aux footballeurs à Knysna est exactement ce qui arrive aujourd’hui, et de plus en plus, aux hommes et femmes politiques ou aux célébrités...".

1998-2010 : deux symboles, deux révélateurs

Élargir le débat est aussi une façon de se pencher sur l’envers du décor pour un sport prisonnier de sa propre renommée. Si la popularité du foot est un vecteur de partage, la demande qu’elle a engendrée l’a propulsé dans une sphère économique clivante. Elle a séparé deux mondes qui se regardent aujourd’hui sans se comprendre. Un drôle de symptôme pour de jeunes acteurs coincés entre leurs droits et leurs devoirs, parfois dépassés par ce qu’ils incarnent, et enfermés dans une autre réalité.

En 1998, l’équipe de France a écrit la plus belle page de son histoire, mais l’union et le brassage qu’elle personnifiait surpassait l’essence même de la victoire. Cette fusion avait fait décoller le nombre de licences pour franchir la barre symbolique des 2 millions dès l’année du sacre, une ligne variable mais maintenue jusqu’en… 2011, où le nombre total de licenciés est repassé en-dessous des 2 millions. Anthony Mette, encore. "D'un point de vue sociétal, je pense que cet évènement est venu symboliser plusieurs années de remise en cause du comportement des footballeurs, et du football en général. À ce titre, on n’efface pas un symbole comme ça. La Fédération use de sondages pour évaluer cette image mais ne semble pas faire grand chose d'autre. Sincèrement, en tant que psychologue, je travaille tous les jours avec des sportifs de haut niveau, et le football, c'est particulier. C'est particulier parce que c'est très passionnel et c'est un sport qui a aussi considérablement changé depuis ces 20 dernières années, d'un point de vue sociologique, économique".

Cette courbe déclinante a hanté la F.F.F. pendant deux ans avant de s’inverser depuis 2013 avec un nouveau positionnement et l’enclenchement progressif d’une dynamique. Si l’instance du football français est toujours pointée du doigt pour son manque de transparence, ses opérations de com' répétées ont eu le mérite d’assainir le climat. Le reste appartient au staff de l'équipe de France qui, par le cumul de ses démarches, s’évertue à conserver une image sage, riante, légère, docile. Une image décente. Pour lever les doutes, déjà. Et laver les têtes, surtout.

On dit du pardon qu’il ne change pas le passé mais qu’il élargit l’horizon. Depuis cinq ans, Laurent Blanc et Didier Deschamps ont pu mesurer que les démons de Knysna se tenaient là, au-dessus d’eux, toujours prêts à embraser l’esquisse d’une controverse, mais l’équipe de France avance aujourd’hui sur une route moins embrumée. Elle est à nouveau portée par l’appât du succès. La loi des cycles indique aussi que sa flamme ne suffit pas encore pour renverser les plus hautes montagnes, mais elle a posé les fondations d’une ère nouvelle.

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Dans un an, elle se souviendra peut-être qu’elle a souvent pris l’habitude de ne rien faire comme les autres, qu’un parcours propret et attendu comme au Brésil n’est pas dans ses gènes, et que ses vieilles coutumes la poussent à s’enliser dans le confort ou à réagir au pied du mur. Dans un an, elle pleurera peut-être encore, de joie cette fois-ci, après le sacre d’un Euro qui alimente ses fantasmes les plus fous. Dans un an, enfin, elle humera peut-être le parfum d’une renaissance après avoir inhalé celui du chaos. Cela n’effacerait pas Knysna, rien n’effacera Knysna, mais cela voudrait dire qu’elle est aimée, et ce serait la plus belle des chutes.

 

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