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Les témoins de l’Euro : Francesco Toldo (Euro 2000)

12:00 UTC+2 03/05/2021
Francesco Toldo Italy PS FR
Nous poursuivons notre série historique qui concerne l'Euro. Aujourd'hui, c'est Francesco Toldo qui nous raconte ses exploits lors de l'édition 2000.

A l’approche de l’Euro 2020, notre rédaction vous propose une série de rencontres avec les joueurs ayant disputé ce tournoi par le passé. Des lauréats de la compétition, des acteurs majeurs ou simplement des protagonistes ayant des histoires intéressantes à raconter. Premier épisode aujourd’hui avec Francesco Toldo. L’ancien gardien italien revient pour nous sur l’édition 2000 dont il a été l’un des hommes forts.

Il y a vingt ans, l’Equipe de France remportait sa deuxième couronne continentale. Emmenée par Zidane, Deschamps, Blanc et compagnie, elle devenait la première sélection à s’adjuger l’Euro deux ans après avoir remporté la Coupe du Monde. Cet accomplissement est resté mémorable, mais le parcours de l’Italie, malheureux finaliste, l’a été presque tout autant. Sous la direction de Dino Zoff, la Squadra Azzurra s’est hissée à un stade de l’épreuve qu’elle n’avait plus atteint depuis 32 ans. Et, il s’en est fallu d’un rien pour qu’elle s’empare du trophée et renoue avec la gloire. Quelques secondes de jeu en trop durant le temps additionnel de la finale, avec le fameux but de Sylvain Wiltord, est venu briser le rêve de toute une nation. Et amorcer par la même occasion l’une des défaites les plus douloureuses qu’a connues cette sélection sur la scène internationale.

Dans la cage italienne, lors de ce jour de 2 juillet 2000, il y avait un certain Francesco Toldo. Ce dernier n’était pas censé disputer cette compétition. Pas en tant que numéro un en tous cas. Un concours de circonstances, avec la blessure de Gianluigi Buffon juste avant le début du tournoi, a fait qu’il a été promu titulaire in-extremis. À 28 ans, être dans le onze de départ de sa sélection à l’occasion d’un Euro ou d’un Mondial était l’aboutissement d’une carrière pour ce talentueux portier, aguerri aux joutes de la Serie A mais qui a trop longtemps fait les frais de la rude concurrence existant au sein de La Nazionale. Un cadeau inespéré aussi en quelque sorte et qui aurait pu l’inhiber car il s’est retrouvé propulsé au-devant de la scène alors qu’il ne s’y attendait pas forcément. Mais, finalement, il a parfaitement rempli son rôle. À dire vrai, il a même dépassé toutes les attentes qu’il suscitait en se montrant excellent pendant cinq matches et 94 minutes. Un vrai conte de fée auquel il a simplement manqué un happy end.

Un Euro attaqué sans pression et avec beaucoup d’excitation

Avec ses coéquipiers, Toldo n’a donc pas accédé au sommet. Il ne s’est pas offert cette ligne dorée qui pèse tant dans un palmarès. Pourtant, c’est toujours avec un grand bonheur qu’il se retourne et ressasse les souvenirs de cet Euro. Et il y a de nombreuses raisons à cela, à commencer par toutes les émotions fortes qu’il a vécues comme acteur, alors qu’initialement il se voyait rester sur le banc. À être le suppléant du jeune Buffon après avoir été celui des chevronnés Angelo Peruzzi (à l’Euro 1996) et Gianluca Pagliuca (au Mondial 1998). « J’étais le numéro deux et je n’avais pas la prétention de prendre la place de Buffon avant qu’il ne se blesse, se souvient Toldo. J’accueillais ce tournoi comme une compétition où je devais surtout prendre du plaisir. Parce qu’il n’y avait aucune pression sur moi. C’était une sorte de cerise sur le gâteau. Et c’est ce qui s’est passé au final. J’ai vraiment pris énormément de plaisir ».

Toldo a eu d’autant plus de facilités à savourer le moment présent qu’il était en pleine confiance. La fin des années 90 l’avait vu atteindre son niveau optimal avec la Fiorentina, avant de confirmer par la suite sous le maillot de l’Inter de Milan. « Les meilleures années de ma carrière c’était entre mes 26 ans et 34 ans », confesse-t-il. Rien n’était donc en mesure de le perturber ou l’amener à se mettre plus de pression qu’il n’en faut sur ses épaules. Tout a glissé sur lui. « À cette époque, j’étais en sélection depuis presque cinq ans. Un peu plus même si je prends en compte mon parcours avec les Espoirs, où on avait quasiment le même groupe de joueurs, poursuit-il. D’ailleurs, on s’était déjà frottés à la France de Zidane à Montpellier (*). Et ma carrière en sélection s’est étirée jusqu’en 2004. J’ai vécu une expérience incroyable. Parce que jouer pour son pays c’est toujours une énorme fierté. On dit aussi que c’est une lourde responsabilité que de porter le maillot de son pays, mais pour moi ce n’était pas le cas. C’était surtout un immense honneur et un privilège ».

Une Squadra Azzurra transcendée par l’adversité

D’emblée, Toldo a affiché le bon état d’esprit, avec le mental qui sied à ce genre d’échéances. Et ses coéquipiers aussi ont attaqué l’épreuve de manière conquérante. Ce n’était pourtant pas une chose aisée puisque l’Euro arrivait à un moment où le football italien était secoué par une profonde crise en raison de l’enquête ayant ciblé plusieurs grands clubs du pays, et en particulier avec la Juventus, suite à des suspicions de dopage. « Oui, il y avait beaucoup de problèmes. Des soucis avec la justice sportive et tout le système de l’époque, avoue Toldo. Mais, historiquement, l’Italie a toujours rencontré des difficultés avant de grandes compétitions. Que ça soit à cause des critiques extérieures ou des polémiques de tous genres. Mais on avait un groupe de joueurs très uni et fort. C'était une équipe assez jeune, mais très ambitieuse. Malgré les vents contraires, nous étions confiants, surtout qu’on possédait des joueurs de qualité comme Alessandro Del Piero et Francesco Totti. Et notre objectif était d’aller au bout. »

Trois victoires en trois rencontres. La phase de poules se révèle être une formalité pour les Italiens, pourtant habitués à démarrer sur la pointe des pieds. Pour Toldo, c’était l’idéal pour ne pas cogiter et entrer directement dans le tournoi. L’intéressé indique cependant ne pas avoir été totalement satisfait de ses sorties lors de ce tour de chauffe : « Personnellement, je n’étais pas très content. Et je nous ai senti un peu nerveux ». Un sentiment qui peut s’expliquer par les deux buts qu’il encaisse contre la Turquie et la Suède, les deux rencontres où la Nazionale a dû attendre le dernier quart d’heure du match pour se détacher à la marque. Cela n’a cependant en rien altéré sa confiance et le dernier rempart azzurro a réservé le meilleur pour la suite.

Un scénario de rêve face aux Pays-Bas qu’il avait imaginé de A à Z

Suite à un succès aisé contre la Roumanie en quarts de finale (2-0), l’Italie s’est vue confrontée à son premier grand écueil dans cette compétition, en l’occurrence les Pays-Bas. Le pays hôte avait jusqu’ici expédié tous ses adversaires avec une facilité déconcertante, y compris la France lors du troisième match de poule. Les triples champions du monde avaient donc de quoi redouter ce bras de fer. Au final, ils ont su résister à la furia orange et ils l’ont fait dans des circonstances on ne peut plus compliquées. Dès la 34e minute, la Squadra s’est vue réduite à dix après l’expulsion de Gianluca Zambrotta. Elle a tenu le choc avec un homme en moins pendant plus de deux heures de jeu, et en concédant aussi deux penalties. Le premier, tiré par Frank De Boer, a été détourné par Toldo. Le second, botté par Patrick Kluivert, a échoué sur le montant. Un scénario incroyable et qui a précédé une série de tirs au but exceptionnelle où les Bataves ont manqué trois de leurs quatre essais. Toldo, en état de grâce ce jour-là, en a repoussé deux.

Même dans les rêves les plus fous, un gardien ne peut espérer une prestation individuelle aussi étincelante, et encore moins lors d’une demi-finale de l’Euro. Toldo l’a non seulement réussie, mais aussi imaginée au préalable : « Je savais exactement tout ce qui allait se passer, nous jure-t-il. Parce que la veille du match j’ai imaginé le scénario exact de cette rencontre. J’ai notamment vu tous les Néerlandais buter sur moi tour à tour et sans jamais réussir à marquer. Ils étaient maladroits car ils sentaient tout le poids du stade et la pression ». Une véritable prémonition. Faut-il en déduire qu’il était aussi habité par une force divine qui le rendait invincible ? « Non, je ne dirais pas ça, autrement on aurait aussi gagné la finale (rires). Mais, ça reste un match mémorable », rétorque-t-il.

Un seul pénalty encaissé sur les six concédés dans un seul match !

Mémorable, à plus d’un titre même. Aujourd’hui encore, Toldo se souvient d’ailleurs du moindre détail de ce match et de la façon dont il avait approché la séance fatidique des tirs au but : « Les penalties ne nous réussissaient pas beaucoup dans les années 90, mais personnellement j’étais tranquille. J’étais relax et sûr de mes qualités. Surtout après ce que j’avais fait durant le temps réglementaire. L’ascendant psychologique était de mon côté. » Au final, parler de match parfait pour un gardien ne serait d’ailleurs pas exagéré. L’intéressé ne conteste pas, mais affirme avoir vécu des rencontres encore plus compliquées que celle-là durant sa carrière : « J’en ai connu des plus difficiles, à vrai dire. Mais, celle-ci, en raison de son enjeu, reste certainement la plus mémorable aux yeux de tous les Italiens. »

Les Pays-Bas écartés, l’Italie n’avait dès lors plus qu’un obstacle à franchir pour soulever le trophée. Celui-ci s’est donc être révélé trop grand. Pendant quarante minutes, Totti et ses partenaires étaient champions d’Europe, avant ce dénouement invraisemblable qui fut un crève-cœur pour tout Italien. Etait-ce une fin injuste ? S’il estime que l’Italie méritait le sacre, Toldo ne cède pas à ce raisonnement. Pour lui, il y avait même une certaine logique à ce que la France triomphe : « Ce match, c’était difficile. Vous savez, on a eu un jour de repos en moins et en ayant joué la prolongation contre les Pays-Bas. Il y avait un manque de fraicheur et on a fini par le payer. Physiquement, l’Équipe de France était forte. Lors de ces années-là, c’était une équipe qui démarrait souvent poussivement ses rencontres, mais terminait toujours fort. » 

La tristesse de la finale perdue s’est estompée, seule la fierté perdure

Bien sûr, la déception était énorme. Le mot traumatisme ne serait pas galvaudé pour exprimer ce que les Italiens ont ressenti ce soir-là. Toutefois, avec le temps, la cicatrice s’est progressivement refermée. Et pour Toldo, presque deux décennies après, il n’y a que le positif à retenir de cette aventure. « C’est vrai que le football italien était habitué à triompher et les finales on les perd rarement. Mais, arriver second ce n’est pas un déshonneur. La médaille d’argent est valorisée dans les autres disciplines sportives. Alors pourquoi pas dans le football ? Ça reste une belle distinction. Et ça reste une distinction, affirme-t-il. Après avoir digéré défaite, je ne vais pas dire que j’étais heureux non, mais je n’étais pas abattu non plus. J’étais normal quoi. En fait, j’étais surtout fier de ce qu’on avait accompli. Et puis, dans les défaites, on apprend. Bien plus que dans les victoires. C’est ce qui nous rend plus forts. Vous êtes obligés de réessayer de nouveau. Ça nous a ouvert l’appétit pour la suite et pour les conquêtes qu’on a connues. Et puis, c’est l’histoire. On ne peut pas la changer. » Effectivement, l’Italie a pu bâtir sur cette épopée jusqu’à obtenir une savoureuse revanche face à sa voisine française lors du Mondial 2006.

En Allemagne, et comme 17 autres joueurs ayant participé au tournoi continental en Belgique et aux Pays-Bas, Toldo n’était plus là. Il avait stoppé sa carrière internationale au plus mauvais moment (en 2004) alors que ce n’est qu’en 2010 qu’il a définitivement raccroché les gants. Cela aurait pu être une source de regrets, tout comme le fait d’être retourné dans l’ombre suite au rétablissement de Gianluigi Buffon. Malgré ses prestations héroïques lors de l’Euro 2000, et qui lui ont notamment valu le titre du meilleur joueur du tournoi ainsi que du meilleur gardien FIFA de l’année, il a en effet été contraint de reprendre sa place de numéro deux. Était-ce un déclassement dur à supporter ? Sa réponse : « Pour être sincère, c’était très difficile à accepter. Mais c’était le contexte du moment au sein de la sélection et il fallait faire avec. Mais je suis quelqu’un qui est très respectueux des choix du coach et de la hiérarchie. J’ai toujours su prendre sur moi. Je n’avais donc aucun souci avec cela ». 

La réponse est empreinte de classe. Une caractéristique dont il ne s’est jamais départi tout au long de sa carrière. L’intérêt collectif est toujours passé avant tout le reste pour lui, même lorsqu’il était sous les feux de la rampe. « Les prix individuels de l’Euro 2000 j’en étais fier. Mais bon, je préfère partager avec l’équipe. Je préfère donc les prix collectifs. Surtout qu’un gardien de but n’est rien sans défense », corrobore-t-il. Alors oui, il se peut que Toldo soit passé à côté d’une carrière encore plus grande, mais ce n’était pas vraiment ce derrière quoi il courait. Il voulait surtout exprimer ses qualités et prendre du plaisir en se mettant au service de l’équipe, peu importe le rôle qu’il occupait. Une modestie auguste combinée à un immense talent ainsi qu’une personnalité des plus attachantes. Au final, n’est-ce pas aussi les vertus propres à un grand champion ? Y compris un champion avec une médaille d’argent.

(*) C’était à l’occasion de l’Euro Espoirs 1994. Le 15 avril à la Mosson, Toldo avait été le héros de la qualification pour la finale en stoppant deux tirs au but.