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Les témoins de l’Euro : Erwin Koeman (Euro 1988)

12:09 UTC+2 10/05/2021
Erwin Koeman PS FR
On continue notre série qui concerne l'Euro. Aujourd'hui, c'est Erwin Koeman qui est à l'honneur. Il nous raconte le sacre des Oranje en 1988.

A l’approche de l’Euro 2020, notre rédaction vous propose une série de rencontres avec les joueurs ayant disputé ce tournoi par le passé. Des lauréats de la compétition, des acteurs majeurs ou simplement des protagonistes ayant des histoires intéressantes à raconter. Pour le septième épisode, on fait un bond de 32 ans en arrière pour évoquer le triomphe des Pays-Bas en RFA. La consécration des Oranje est racontée par Erwin Koeman, l’un des cadres de cette brillante sélection.

Les Pays-Bas sont un grand pays du football. C’est un fait, difficilement contestable. Et on peut avancer de nombreuses arguments à cet énoncé, comme les grandes écoles de foot dont regorge cette nation oo encore les très nombreux génies de ce jeu qu’elle a enfantés, que ça soit parmi les joueurs ou les entraineurs. Cela étant, il y a un domaine où les Néerlandais souffrent de la comparaison avec les autres pays que l’on citerait dans la catégorie des dominants dans l’univers du ballon rond. C’est le palmarès. À ce jour, les Bataves n’ont conquis qu’un seul trophée sur la scène internationale. C’est le championnat d’Europe 1988. Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, c’est bien la seule fois où la couleur orange a régné, alors que ce n’est pas nécessairement l’édition où on attendait le plus cette sélection.

C’est dans les années 70 que les Pays-Bas, emmenés par Johan Cruyiff et sa bande, ont impressionné le plus et marqué les esprits des gens. Avec leur fameux football total, les Orange Mécanique ont fait fureur, mais sans réussir à ajouter une ligne à leur palmarès. Leur rêve, c’est finalement la bande à Rinus Michels qui est parvenue à l’accomplir. Alors qu’ils restaient pourtant sur trois phases finales de tournoi majeur ratées, les Néerlandais sont montés sur le toit de l’Europe et ils l’ont fait sur le sol de leur rival honni, la RFA.

Bien que sortant d’un long tunnel, les Pays-Bas voyaient grand

Parmi les membres de cette sélection, il y avait les frères Koeman. Ronald, le cadet et aussi le plus célèbre des deux puisqu'il dirige le Barça. Et Erwin, l’ainé, également coach mais à un niveau moins relevé (il est sélectionneur d'Oman). La carrière de joueur de ce dernier est aussi un peu moins riche que celle du premier nommé. Toutefois, lors de l’Euro en question, les deux frangins étaient logés à la même enseigne. Ils étaient titulaires et avaient une grande importance aux yeux de leur entraineur. Des tauliers. Sans leur contribution, il n’est pas sûr que les Gullit, Van Basten ou Rijkaard aient réussi à soulever le trophée.

Avec un emploi de temps légèrement moins chargé que celui de Ronald, Erwin Koeman a trouvé un moment pour se poser et évoquer pour Goal les souvenirs qui lui sont restés de cette fameuse épopée. Même si plus de trois décennies se sont depuis écoulées, l’ancien milieu de terrain garde beaucoup de moments forts en mémoire. Les victoires y sont gravées, mais pas seulement…Il n’a rien oublié non plus du contexte dans lequel lui et ses coéquipiers ont abordé cette compétition. 

« Nous n’étions pas favoris, nous étions seulement outsiders, nous rappelle-t-il. Mais on savait qu’on était une bonne équipe. On avait de très bons joueurs. Et pas seulement les onze rentrants, mais tout le groupe. Nous étions forts et les remplaçants tenaient la baraque également. On était bons, et bien sûr, comme c’est souvent le cas lors d’un tournoi comme celui-là, on a bénéficié d’un peu de réussite. » Avec un Euro qui regroupait alors seulement huit sélections, avec deux groupes de quatre, il en fallait incontestablement pour pouvoir monter haut, même si la France, tenante du titre, n’était pas au rendez-vous. 

Une entame à l’envers mais un rendez-vous donné à l’URSS

Malgré leur longue traversée de désert, les Néerlandais ne doutaient donc pas  à l’heure d’aborder cet Euro. Et le faux-pas concédé lors du match d’ouverture face à l’URSS (0-1) n’a pas suffi pour faire vaciller leurs certitudes. Koeman nous explique pourquoi : « Lors de ce match, on a bien joué et on a été meilleurs que notre adversaire. Mais on n’a pas réussi à marquer. C’est surtout à cause du gardien en face, Rinat Dassaev. Il était très bon. Il a fait beaucoup d’arrêts importants. A la fin, c’était une grosse déception pour nous, mais on n’était pas abattus ».

Après l’accroc face aux Soviétiques, c’est l’Angleterre de Bobby Robson qui s’est présentée sur leur chemin. C’était malheur au perdant puisque les Three Lions avaient également fauté lors de leur première sortie (défaite 0-1 contre l’Eire). « Il y avait une grosse pression sur nous naturellement. On devait gagner, sans quoi nous devions rentrer chez nous. Mais on savait ce qu’on devait faire », affirme notre témoin. Finalement, les Néerlandais l’emportent 3-1. Marco Van Basten est le héros de ce match avec un triplé inscrit, mais Koeman souligne « l’apport de ceux qui avaient intégré l’équipe de départ après le premier match ». « On est revenu dans la compétition. Ça nous a offert plus de confiance », ajoute-t-il.

Revigorés par ce rebond, les Pays-Bas confirment lors du dernier match de poule en dominant l’Eire (1-0). Ils sont qualifiés comme seconds de poule et se voient proposés la RFA comme adversaire en demi-finale. Pas un maigre morceau. L’équipe dirigée par Franz Beckenbauer reste sur une finale de Mondial disputée (et perdue) au Mexique, elle a l’avantage du terrain et est en pleine confiance. La montagne est haute, mais la Hollande est doublement motivée au moment d’aborder ce rendez-vous face au voisin. « Il y avait beaucoup de joueurs au sein de notre équipe qui avaient vu la finale de la Coupe du Monde 1974 contre la RFA et avaient été marqués par la défaite de notre sélection. Et j’en faisais partie et j’étais même au stade avec mon frère, nous raconte Erwin Koeman. Le souvenir de cette désillusion restait encore frais dans nos mémoires. Et on retrouvait donc les Allemands lors de cet Euro et il y avait ce sentiment de revanche qui nous animait. Un sentiment qui était même très fort lorsqu’on est entré sur le terrain à Hambourg. C’était une soirée très spéciale. Beaucoup de gens ont alors dit que c’était la finale avant la lettre. »

Contre la RFA, les leviers de motivation ne manquaient pas

En tant que pays organisateur, l’Allemagne suscitait beaucoup d’attentes, mais son adversaire du jour était aussi attendu au tournant. « On avait aussi la pression. En repensant à 1974, justement Tout le monde voulait qu’on gagne ce match », affirme Koeman. Et au-delà de la simple rivalité sportive, née de ce fameux match 14 ans plus tôt, il y avait aussi l’inimitié entre les deux nations et qui datait de plus longtemps, plus précisément de la XXe guerre mondiale. « C’est sûr que la guerre a contribué à créer cette rivalité. Pour moi personnellement, c’était purement sportif. Encore une fois, j’étais en Allemagne lors du Mondial 1974 et la défaite m’a marqué. Mais pour beaucoup de gens, et peut-être également pour certains de mes coéquipiers, la guerre était aussi présente dans l’esprit, oui. Donc pour beaucoup c’était bien plus qu’un match de football ».

Bien plus qu’un match de football et que l’équipe de Michels a su gagner, signant l’une des toutes meilleures performances de son histoire. Ce sont pourtant les Allemands qui avaient ouvert le score dans cette partie grâce à un pénalty transformé par Lothar Matthaus (55e), avant que Koeman n’égalise à son tour sur pénalty (77e) et que Van Basten n’offre la victoire aux siens à deux minutes de la fin du temps règlementaire. Un renversement de scénario qui en dit long sur le mental qui caractérisait les Bataves. « Oui, nous étions solides mentalement, étaye Koeman. On avait un coach, qui était aussi très expérimenté. Il est toujours serein et savait ce qu’il devait faire. Mais il n’y avait pas de quoi s’inquiéter non plus. On jouait un bon football et on était la meilleure équipe tout simplement. On a pris ce but, ça a été un coup dur, mais on s’en est vite remis. Il restait d’ailleurs plus de 30 minutes à jouer. Nous avons réussi à se relancer. Et avec les qualités, on a réussi à l’emporter. »

Les Pays-Bas triomphaient donc de leur ennemi juré. Et notre intervenant reconnait que le succès était particulièrement savoureux : « A l’époque, ils connaissaient plus de succès que nous. Et c’est nous qui avons changé ça, notre tour était venu pour les battre. Ce n’était pas facile, mais on avait une meilleure équipe (…) Je pense que c’était pour nous et aussi pour tout le football néerlandais une sorte de renaissance. Gagner contre l’Allemagne en Allemagne, c’était vraiment quelque chose d’incroyable ». Incroyable au point que des larmes auraient coulé dans le vestiaire selon des échos de la presse, tellement on était heureux d’avoir réglé son compte au rival ancestral. Une théorie que Koeman réfute cependant : « Non, je ne pense pas. Il y avait des célébrations, oui. Et même pendant toute la nuit qui a suivi. Mais pas de pleurs. C’est sûr que pour tous les joueurs, et aussi le staff c’était spécial de battre les Allemands chez eux. C’était comme si on avait déjà gagné la finale. Et même le pays entier a grandement célébré cette victoire. »

Une finale gagnée dans les têtes puis sur le terrain

En écartant la RFA, les Néerlandais n’avaient ensuite plus qu’un obstacle à franchir, en l’occurrence l’URSS. Se présenter face à l’unique adversaire qui les a battus dans cette compétition aurait pu les faire cogiter. Il n’en a rien été. Avant même de pénétrer la pelouse du stade Olympique de Munich, les Oranje étaient certains de pouvoir finir le travail. « Le désir de s’imposer et récupérer la Coupe était grand. Surtout après qu’on ait battu l’Allemagne. Si on avait perdu face aux Soviétiques, ça aurait été une énorme désillusion. On avait le moral au plus haut et la confiance au maximum avant cette finale. Je le répète, il y avait beaucoup de qualités au sein de notre groupe. Et j’inclus le staff. La cohésion qu’il y avait, la contribution de chacun, l’unité…Tout ça, c’était la clé de notre réussite.» Evidemment, le trophée européen a fini dans leur besace. Ruud Gullit (33e) et Marco Van Basten (54e), d’une volée phénoménale, ont validé la victoire et offert à leurs compatriotes le titre qu’ils attendaient tant. 

En gagnant, cette brillante équipe a balayé définitivement les échecs de ses devancières. Un sacré défi qu’elle a donc su relever, et qu’aucune autre sélection néerlandaise n’a renouvelé depuis. Faut-il pour autant la considérer comme la meilleure de l’histoire de ce pays ? Koeman n’a pas d’avis arrêté sur le sujet : « L’une des meilleures, ça c’est certain. Mais quand on se rappelle de l’équipe de 1974-78 c’était pas mal non plus. Je pense même qu’il y avait plus de qualité. Mais ils n’ont rien gagné, et ça a été une grande déception pour cette génération-là. Mais bon, entre cette équipe-là et la notre, le football a aussi évolué. Et c’est même la chose quand on compare entre 1988 et maintenant, la différence est trop grande. Cela dit, une belle génération est en train d’émerger et je pense qu’on peut avoir désormais trois équipes d’un bon niveau ». 

S’il y a matière à débattre sur le pedigree des effectifs et l’identité de la meilleure sélection batave de tous les temps, tout le monde en revanche devrait être unanime sur le fait que Rinus Michels était et reste jusqu’à aujourd’hui le plus grand entraineur que le Hollande ait connu. Celui qui avait bâti le redoutable Ajax des années 70 et dont Johann Cruyff lui-même s’inspirait en raison de ses immenses connaissances et compétences tactique. Pour Koeman, il y a une logique à ce qu’en 1988 il ait été également sacré avec son pays : « C’était une vraie icône de notre football. A la fin, on récolte toujours ce qu’on mérite. Et lui, il méritait ce sacre. Je pense que tout le monde au sein de l’équipe était très heureux pour lui ». Décédé en 2005, Michels aura donc laissé un très lourd héritage derrière lui. 

Sur la bonne voie pour raviver les souvenirs de Munich

Bien sûr, Koeman était également aux anges lors de cette belle soirée de 25 juin 1988, à goûter et se délecter d’une consécration internationale avec ses partenaires. Et aujourd’hui encore, il en est très fier, avouant que c’était « le sommet de [sa] carrière avec la sélection ». « Et nous restons la génération qui a remporté le seul titre des Pays-Bas. C’est un sentiment particulier, enchérit-il. Mais j’espère qu’on perdra ce statut rapidement, car c’est triste qu’on n’ait pas eu d’autres titres. Ça fait trop longtemps qu’on attend. J’espère que la nouvelle génération gagnera. Et je suis assez optimiste dans cette optique ». 

Effectivement, la période des vaches maigres pour les Pays-Bas n’a que trop duré. Néanmoins, aujourd’hui, il y a des raisons de croire en un brillant futur, pour ne pas dire glorieux. Erwin a foi en cette nouvelle garde que son frère Ronald a qualifié pour le tournoi continental avant de laisser sa place à Frank De Boer : « Il (Ronald) est venu au bon moment. Et c’était le bon timing aussi pour devenir sélectionneur. Et puis, de toute façon, il ne pouvait pas démarrer de plus bas. Et il faut aussi reconnaitre qu’il a bénéficié d’une très belle génération. Je pense qu’aujourd’hui tout ce qui nous manque c’est d’avoir un grand buteur. On n’a plus des Van Basten ou des Van Nistelrooy et si on a quelqu’un à ce poste on deviendra très forts ». En attendant de trouver cet oiseau rare, la bande à Michels restera donc celle dont les Néerlandais sont les plus fiers.