La frustration de Ronaldo, le record inégalable de Fontaine, la ruse de Maradona : la Coupe du Monde à travers les stats par Opta

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Sorti le 3 mai dernier, le premier livre d’Opta Jean offre un nouvel éclairage sur le Mondial avec des histoires inédites. Entretien avec ses auteurs.

Goal : D’où vous est venu cette idée d’écrire ce livre en utilisant l’aspect des statistiques, votre spécialité à Opta ?

Kevin Jeffries : J’ai toujours voulu écrire un livre, on s’est dit qu’avec notre base de données, qui remonte jusqu’à 1966, ça pouvait être un angle inédit qui pouvait intéresser les gens, au milieu de la multitude d’ouvrages qui sont sortis pour cette Coupe du Monde.

Loïc Moreau : Le but était d’apporter une plus-value par les stats, grâce à tous les matches recensés, à travers cette base inégalée : chaque but, chaque tir, chaque passe depuis le Mondial en Angleterre, car c’était la première édition entièrement télévisée.  On a mis chacun en perspective nos souvenirs tout en recoupant avec cette base de données afin d’aller creuser toujours plus loin pour trouver un maximum d’anecdotes. On voulait un livre accessible, qui se « picore » facilement à travers des formats courts comme nos Optas Facts tout en détaillant les histoires plus longues mais aussi avec des graphiques.

Vous avez évoqué le cadre chronologique. Impossible selon vous avant 1966 d’avoir des statistiques fiables hormis les buteurs ?

LM : Il y avait beaucoup de pays qui n’avaient aucune couverture médiatique et certains sélectionneurs devaient même jouer le rôle de l’arbitre. Ces données sont le fruit de ces gens-là qui, à l’époque, ont gratté les compositions d’équipes, les affluences, les buteurs, c’était amateur et même la FIFA, pour sa compétition la plus prestigieuse, a très peu d’informations sur les premières éditions.

KJ : Quelques matches télévisés livrent tout de même des informations comme la bataille de Santiago (Chili-Italie, 1962) que l’on peut voir sur Internet, ou les performances de Just Fontaine. On a pu faire ce boulot d’analyste en étudiant trois ou quatre fois ces rares matches diffusés mais qui sont essentiels dans l’histoire de ce tournoi.

Du coup est-ce que pour vous le football est rentré dans l’ère moderne de la statistique dès 1966 ?

KJ : Pour nous c’est dès cette année-là qu’on a pu traiter l’ensemble des matches mais la démocratisation de la statistique est intervenue bien plus tard. On va dire que ce sont les années 80 qui se rapprochent le plus de nos années actuelles. Même s’il y a encore des exceptions, comme le Portugal – Corée du Nord de 2010 (7-0).

LM : On a vu les disparités en termes de tirs, de scores fleuves, on voit que le foot a changé. C’est assez incroyable comme la finale Angleterre-Allemagne de cette année-là (4-2 a.p.) avec 77 tirs en tout… Les tableaux récapitulatifs de chaque finale racontent justement cette évolution avec des défenses plus structurées qui laissent beaucoup moins de liberté. 60-70, on est encore dans le football à l’ancienne. C’est d’ailleurs ce que nous a dit Just Fontaine quand on l’a rencontré à Toulouse, il ne pense pas que son record sera égalé (13 buts) un jour sur une édition.

Stat Opta 2

En étudiant toutes ces Coupes du Mondes qui remontent à 50 ans, avez-vous pu constater une évolution du jeu à travers les stats ?

LM : Chaque victoire en Coupe du Monde porte forcément la marque de son vainqueur. France 98, par exemple, c’est la plus faible possession pour un finaliste depuis 1966 et pourtant il y a une victoire 3-0 à la clé. Je ne pense pas qu’il y ait une vérité sur l’évolution du  football par les stats mais bien par les styles de jeu. La beauté de cette compétition réside aussi dans l’inattendu, comme l’a prouvé le Brésil-Allemagne de 2014 (7-1) avec quatre buts sur quatre tirs d’affilée. Personne n’aurait pu le deviner.

KJ : C’est ce qui fait sa particularité, les stats peuvent expliquer certaines choses mais ne détermineront jamais un ensemble. On ne peut pas mesurer une telle amplitude et il faut que ça reste ainsi.

Ce livre ne représente pas qu’un ensemble de chiffres, il délivre aussi des témoignages et des récits du XXe siècle et de nos années récentes…

KJ : C’est exactement ce qu’on voulait faire, on voulait raconter des histoires comme  Andrès  Escobar (tué par balles en Colombie pour avoir marqué un CSC lors de l’édition 1994, NDLR.) alors que par les chiffres, c’est l’un des meilleurs défenseurs du tournoi. Il aurait dû être un héros, en tout cas, il avait énormément de qualités pour. Tout est fou dans cette histoire. On voit certaines avancées pour des pays, comment ils se comportent dans l’histoire récente du monde.

Andres Escobar Colombia

LM : On dit toujours que le football c’est le reflet de la société, c’est exactement ça. Les joueurs ont changé énormément de nationalités lors des premières éditions comme Puskas, Monti, Di Stefano … Il y a eu aussi l’éclatement de la Yougoslavie et de l’URSS qui ont apporté d’autres styles de jeu, on pense également au seul affrontement de l’histoire entre les deux Allemagnes, RFA et RDA, en 1982. Ça montre que la Coupe du Monde a été influencée, par des stats de performances mais aussi le Cheikh koweitien face aux Bleus qui intervient sur la pelouse qui annule un but de Giresse lors de cette même édition. Derrière Bossis marque au bout du bout du temps additionnel devenant ainsi le but le plus tardif de l’histoire du Mondial dans le temps réglementaire. Une histoire que tout le monde connaît, on peut la voir à travers le prisme de la stat.

Vous avez aussi une partie entièrement consacrée aux arbitres, comment peut-on les juger à travers ce biais des stats ?

LM : On est parti évidemment des cartons jaunes, rouges, des fautes et là nous avons été obligés de remonter un peu avant avec ce fameux Chili-Italie qui, d’après tous les rapports, a été une boucherie monumentale. Kevin a donc retrouvé les images, on a listé chacun les fautes pour bien s’en rendre compte.

KJ : Le match est d’une violence inouïe, je pense que c’est bien pire que le Portugal – Pays-Bas de 2006 (seize avertissements, quatre expulsions). Il n’y avait pas de carton en 1962. La police est même intervenue pour les multiples incidents.

LM : C’est justement le point de départ de l’apparition des cartons en Coupe du Monde. On a plein de stats depuis : le carton le plus rapidement sorti (Joël Quiniou, arbitre français), le recordman d’expulsions, les trois avertissements de Graham Poll contre Simunic en 2006…

Vous utilisez cette citation d’Aimé Jacquet dans le livre : "Le football est le reflet de notre société. Regardez bien l'expression d'un joueur sur le terrain, c'est sa photographie dans la vie", pourquoi au juste ?

KJ : J’aime bien tout ce qui est citation et je la trouvais intéressante pour représenter ce qu’est un joueur sur et en-dehors du terrain. Tu vois souvent que ça correspond pour les personnalités, même si certains bouchers sont des agneaux une fois qu’ils ne sont plus sur la pelouse.

LM : Diego Maradona est sans doute le plus bel exemple, capable en un match (Angleterre, 1986) d’un but de filou absolu avec cette main puis derrière un chef d’œuvre avec ce numéro en solitaire. C’est quelqu’un qui peut être à la fois génial, une véritable idole puis diabolique par la suite. Une vie privée compliquée, la drogue, des soucis avec le fisc, un fils qu’il n’a pas reconnu…

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Stat Opta 1

Propos recueillis par Adrien Mathieu

Coupe du Monde par Opta Jean sorti le 3 mai dernier
Prix : 12,90 euros
Disponible sur toutes les plateformes en ligne (Fnac, Amazon, Cultura etc)

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