Japon - Troussier : "Avec ses attitudes disciplinaires, il est possible que Vahid ait pu perturber les Japonais"

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Ancien sélectionneur du Japon, Philippe Troussier s'est confié à Goal pour analyser les dessous du limogeage surprise de Vahid Halilhodzic.

En début de semaine, la nouvelle est tombée comme un couperet. Deux mois à peine avant le coup d'envoi du Mondial, la fédération japonaise faisait le choix de congédier Vahid Halilhodzic et nommer l'entraineur local Akira Nishino à sa place. Pourquoi un choix à ce point radical et à un moment aussi crucial ? Qu'est-ce qui expliquerait la faillite du technicien franco-bosnien et la rupture du lien de confiance avec la fédération ? De nombreuses questions que Goal a posées à Philippe Troussier. Sélectionneur du Japon entre 1998 et 2002, ce dernier connaît très bien cette sélection, les particularités locales et il a fait appel à son vécu et ses connaissances.

Vahid Halilhodzic vient d'être débarqué de son poste de sélectionneur du Japon. Qu'est ce qui a pu motiver ce choix et quelles peuvent être conséquences sur la sélection ?

Les Japonais partaient du principe que les derniers résultats n'étaient pas bons. Que les contenus des matches n'étaient pas bons non plus. Que la qualification pour le Mondial a été acquise avec beaucoup de doutes. On peut penser que la fédération avait fait son propre diagnostic en disant qu'en continuant comme ça, on allait droit dans le mur. Cette décision est donc liée en partie aux derniers résultats, même s'il s'agissait de matches amicaux. On peut penser que ce n'est pas le plus important et qu'un entraîneur se sert des matches amicaux pour faire des tests. Mais, la fédération n'a pas entendu ça comme ça.


"Les Japonais se sont dits, avec Vahid, si on continue comme ça, on va droit dans le mur"


Ce ne serait donc qu'une question de résultats ?

J'ai cru comprendre qu'il existait aussi une certaine confusion entre Vahid et ses joueurs, notamment les cadres et dont quelques-uns ont été écartés de sa part. Et il y aurait aussi eu des rapports conflictuels avec la fédération. Et aussi une relation conflictuelle avec les sponsors, car il faut savoir qu'au Japon, ce sont les sponsors et les grandes entreprises qui gèrent le football. Enfin, j'ai cru comprendre qu'il existait donc une rupture entre les dirigeants et Vahid. Et à tout cela, on ajoute les résultats qui n'étaient pas vraiment bons. Pour les Japonais, ça ne peut qu'être positif. Mais, si vous me demandez mon avis à moi, est-ce que c'est bien de virer un entraineur à deux mois seulement du Mondial, je dirais non. Parce qu'un entraineur construit une philosophie, il doit mettre en place des automatismes. Et en deux mois, on ne peut pas faire grand-chose. D'ici la Coupe du monde, il n'y aura pas d'autre regroupement. Ils vont se retrouver pour la préparation finale. Donc, ça va être compliqué de préparer une équipe, surtout si on veut changer de philosophie.

En Europe, ou au sein des grandes nations du football, il est presque inimaginable qu'on puisse se séparer d'un sélectionneur à seulement deux mois d'un Mondial quelles que soient les divergences. Au Japon, cela a été fait...

Se séparer d'un coach à deux mois du Mondial, ce n'est pas vraiment un cas isolé. En 2002, Henri Michel, alors entraineur de la Tunisie, avait été débarqué à quelques mois de la Coupe du Monde. Il était avec nous au tirage au sort, et nous allions nous affronter. Et moi aussi, personnellement, j'ai vécu cette situation, mais à mon avantage. Quand je prends l'Afrique du Sud en 1998, ce n'est pas moi qui les qualifie mais Clive Barker. Ce n'est pas des cas isolés, mais venant du Japon, je suis un peu surpris de cette décision oui. Mais, encore une fois, la décision a été motivée par les résultats et les contenus qui n'allaient pas dans le sens de l'espoir. Ce n'est pas la même chose que quand lorsque tout va bien et que pour une raison inconnue la fédération décide de changer d'entraineur. Cela dit, c'est vrai que du côté japonais, ce ne sont pas des agissements que l'on connait. 

Pensez-vous que le style Vahid n'était pas en adéquation avec la sélection japonaise et le footballeur japonais en particulier ?

Je connais bien Vahid. Je le connais d'autant plus que lorsqu'il était au Japon, je l'ai rencontré plusieurs fois. Il faut savoir aussi que Vahid n'a pas une bonne expérience d'entraineur à l'étranger. Il a entrainé en France et en Afrique, en sachant qu'à 90% c'était des joueurs qui évoluaient sur le territoire français. Ce qu'il faut savoir c'est que Vahid a développé une stratégie philosophique qui consistait surtout à bien défendre. Donc, il y avait cette notion de gagner des duels, d'être regroupés, puis de procéder à des contres rapides. Et si on se souvient bien, c'est comme ça que l'Algérie avait joué ses matches. Face aux grandes équipes, l'Algérie était très disciplinée et avait une grande rigueur défensive. Alors que ce n'était pas dans la culture algérienne. Il lui avait donné cette discipline défensive. Lorsqu'il s'est retrouvé au Japon, il avait à disposition une équipe qui était offensive. Une équipe qui posséde le ballon 80% du temps lorsqu'elle joue en Asie. C'est comme si un entraineur disait à Barcelone, il faut bien défendre, gagner des duels et être regroupés. Les joueurs espagnols ne comprendraient pas. Il s'est donc retrouvé confronté à cette philosophie. Il continuait d'insister sur le fait de bien défendre. Mais, la défense, pour les Japonais, cela ne constituait que 15, 20% de leur temps quand ils jouent des matches en Asie. Il n'a pas développé de stratégie de garder le ballon, de bien construite et d'être patient. C'était toujours : on défend bien et on attaque rapidement. Mais quand vous jouez des adversaires faibles, et que vous avez toujours la balle, comment voulez-vous pratiquer cette philosophie ? Il a été longtemps confronté à cet aspect-là et c'est pourquoi les joueurs ont été un peu frustrés. Il n'y avait pas de spectacle. Il faut aussi savoir que la qualification a été acquise un peu difficilement. Et pendant son parcours, Vahid a été souvent en danger. Et notamment, lors des deux derniers matches de qualification où il était même question de le faire partir. Cela fait plusieurs mois que Vahid était en sursis sur les contenus et la philosophie.

Vahid Halilhodzic est un entraîneur rigide, aux méthodes un peu dures. Pensez-vous qu'un entraineur de ce profil soit compatible avec la mentalité japonaise ? Qu'ils aient eu peut-être du mal à accepter cette autorité-là ?

Un joueur japonais est déjà très discipliné à la base. Il n'y a pas besoin d'avoir un militaire ou une exigence sur un japonais. Il est discipliné sans entraineur. Sur la nourriture, le repos et la récupération. Sur la vie professionnelle dans tous ses aspects. Un joueur japonais est socialement très discipliné. Donc quelqu'un qui est très discipliné et à qui on fait passer un message qu'il ne l'est pas car on lui demande de lêtre, ça peut effectivement avoir des conséquences. Et il y a aussi un élément qu'on pourrait ajouter c'est que Vahid ne peut pas parler en français avec eux. Puisque le Japonais ne comprend pas la langue. Il faut un intermédiaire et un intermédiaire qui serait de nationalité japonaise. Quand vous arrivez à communiquer avec les joueurs, ce qui était le cas de Vahid avec les Algériens, vous pouvez faire monter les joueurs aux arbres. Vous pouvez les bluffer, vous pouvez raconter des histoires. C'est comme si vous empêchiez Rolland Courbis de parler en français. Si vous lui enlevez la langue française et que vous lui mettez un intermédiaire pour traduire, les joueurs ne vont pas comprendre. Ils vont se dire 'mais qu'est-ce qu'il nous raconte ?.' Vahid est un homme qui a besoin de communiquer directement avec ses joueurs. Et quand vous travaillez au Japon, ce n'est pas possible. Vous ne pouvez pas avoir de connivence. Vous ne pouvez pas discuter avec un joueur. Vous êtes toujours obligé d'avoir un intermédiaire et un interprète. Et la société japonaise n'est pas sensible à l'affectivité, elle n'est pas sensible à une tape sur l'épaule. Ou à une petite pointe d'humour. Le joueur japonais n'est pas sensible à ça. Donc quand Vahid avait des attitudes disciplinaires alors effectivement ça pouvait perturber le joueur japonais. C'est une réalité. Et c'est ce qui pourrait aussi expliquer qu'à la longue, il y a eu une rupture entre les joueurs et l'entraineur.


"Les sponsors misaient sur la sélection de tel ou tel joueur et ils se sont dit que si Vahid restait, alors il était capable de ne pas sélectionner de véritables symboles"


Vous êtes resté quatre ans au Japon. Vous avez obtenu de très bons résultats. Mais avez-vous eu à gérer ce genre de tensions ?

Moi la chance que j'avais par rapport à Vahid c'est que je n'avais pas de joueurs qui jouaient à l'étranger. J'avais que des locaux. Des locaux qui étaient naïfs. Des locaux qui ne connaissaient rien. Qui jouaient face au Singapour, la Thaïlande et le Vietnam. Et la Coupe du monde, c'était de jouer l'Allemagne, l'Angleterre, la France, etc…Sortir donc un peu du continent asiatique. Se confronter à d'autres football. Moi, j'étais plus dans une situation de professeur. Ils avaient les yeux grands ouverts. Et moi je leur répétais que pour jouer face à des nations du haut niveau, il allait falloir aussi construire d'autres attitudes. Je n'étais donc pas confronté à l'association des joueurs de haut niveau qui jouent aujourd'hui en France, en Angleterre, en Allemagne, et en Italie, etc…Donc, aujourd'hui, le travail de Vahid est complètement différent du mien. J'étais un professeur. Alors que lui c'est plus un metteur en scène. Il a été peut-être confronté à une certaine philosophie. Peut-être aussi à des problèmes d'égos, qui se développent plus facilement en Europe. Alors que moi j'avais à faire à de bons soldats. Ce n'est pas du tout la même relation que moi. En plus, j'ai commencé avec les -20 ans, puis j'ai poursuivi avec les -23 et j'ai terminé avec les A. J'ai donc eu le temps d'amener ces enfants à un très haut niveau. Donc, si vous voulez, il y avait un grand respect envers ma façon de travailler, même si elle était très brute. Car moi aussi j'ai mon caractère, et que l'on pourrait comparer à celui de Vahid. Mais j'ai commencé avec des générations plus jeunes, plus malléables. Et c'est ce qui pourrait expliquer que moi j'ai pu résister. 

Au Japon, les joueurs sont élevés au rang de légendes. A votre époque, il y avait Nakata. Aujourd'hui, Kagawa et Honda.  Est-il possible d'imaginer par leur statut qu'ils puissent décider du sort d'un coach ?

Je pense que oui, car l'aspect médiatique est très développé au Japon. Ce sont des joueurs cadres des ambassadeurs, qui représentent la réussite du Japon à l'étranger. Je pense qu'ils ont eu leur mot à dire. Surtout qu'ils étaient tous d'accord contre Vahid. Les sponsors misaient sur la sélection de tel ou tel joueur et ils se sont dit que si Vahid restait, alors il était capable de ne pas sélectionner de véritables symboles. Ils ont eu peur que Vahid gâche un peu leur business plan et leur plan médiatique. Ils se sont dit qu'il était capable de ne pas prendre un joueur qui pourrait nous permettre de choper (sic) tel ou tel produit. C'est mon sentiment.

Dans l'entretien qu'il a accordé à Goal après son limogeage, Vahid Halilhodzic a dit qu'au Japon tout tournait autour de l'argent et que le football ne faisait pas exception...

Oui, mais en même temps, vous savez mieux que moi que ça peut exister partout ailleurs. Même en France, en Allemagne ou dans tous les autres pays. Par exemple, faire une Coupe du monde sans Zidane ce n'est pas possible politiquement pour la France. Une Coupe du monde sans Nakata pour le Japon, ou sans Mahrez pour l'Algérie. Même si un entraineur est capable de vous dire qu'une équipe est plus forte sans Mahrez, et bien non, elle ne l'est pas. On sait très bien qu'il y a une part qui est politique. Il faut aussi qu'une sélection soit aimée et reconnue par son peuple. Et ça, c'est une chose que l'entraineur doit aussi comprendre. Il faut trouver un compromis, un équilibre qui correspond à ce que l'entraineur veut et aussi pour que cette équipe soit aimée par le peuple et les médias. Et peut-être que Vahid a montré des attitudes de 'moi je me fous de tout ça, je ne m'intéresse qu'à l'aspect mécanique. 1+1=2.' Mais, malheureusement, dans le football, 1+1=3. C'est peut-être dans ce domaine-là qu'il n'a pas pu transiger. Mais, il faut se souvenir et ne pas croire qu'il a eu un parcours facile en Algérie. Le parcours, il a été reconnu le jour où l'Algérie s'est faite éliminer de manière plus qu'honorable face à l'Allemagne en 8es de finale du Mondial. Mais, avant cela, le chemin n'a pas été facile. Vahid a été aussi intransigeant, il y a eu des problèmes avec la fédération, avec les journalistes et aussi avec des joueurs. Ça, c'est le métier d'entraineur et Vahid est resté droit dans ses bottes. Il a réussi son pari et l'Algérie a été récompensée. Mais, encore une fois, ça n'a pas été un long fleuve tranquille. 


"Vahid a aussi été victime du nationalisme japonais"


Vu la situation actuelle, êtes-vous inquiet pour la sélection japonaise en vue de la Coupe du monde ?

J'aurais été inquiet même si Vahid était resté. Parce que les Japonais ont l'impression que le groupe composé du Sénégal, de la Colombie et de la Pologne est un groupe facile. Et bien non. Les médias japonais m'ont demandé si je voyais leur sélection passer, et Vahid était encore là, je leur ai dit 'non, le Japon ne passera pas.' Parce que le calendrier n'est pas favorable. Ils vont jouer la Colombie d'entrée, puis le Sénégal et la Pologne. Et sur le papier, le Japon n'a pas les réponses à donner à ces sélections-là. Bien sûr, le football, ne se joue pas sur le papier, mais je maintiens ce que je dis : que l'équipe soit dirigée par Vahid ou par un entraineur japonais, elle aura de grandes difficultés cet été. Je ne vois pas le Japon se qualifier pour le deuxième tour.

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Pensez-vous que faire appel à un entraineur local, Akira Nishino, soit la meilleure solution dans ce contexte ?

Oui, parce qu'il ne reste plus que deux mois. Un entraineur étranger, s'il était arrivé, il aurait essayé de mettre en place une nouvelle philosophie et il n'en aura pas le temps. Aujourd'hui, tout le problème ne va pas être sur le plan mécanique, mais mettre tout le monde dans la même ligne, de se retrouver entre Japonais. Cet élan, ils l'auront. Ils l'auront pas leur discipline sociale. Un Japonais va avoir l'avantage de créer un climat d'unité. Une unité qui va toucher le nationalisme. Parce qu'on peut aussi penser que Vahid a été victime d'un nationalisme. Quand je vois qu'ils sont fiers aujourd'hui de brandir le drapeau et dire 'nous allons conduire notre équipe nationale entre Japonais', on peut imaginer qu'il y a eu une action nationaliste. Et les Japonais sont des nationalistes. Ce sont des gens qui vivent sur une île, un peu comme les Anglais. Ils vont se retrouver sur ces valeurs-là. Et ces valeurs-là seront un bonus. Alors qu'un entraîneur étranger, il ne va travailler que sur l'aspect du terrain, un coach japonais, lui, va travailler en dehors du terrain. Il va y avoir une unité importante. Les joueurs vont être soumis à la pression du peuple et, à l'image des Japonais, ils vont mourir sur le terrain. Et ça, ce sont des valeurs nationalistes. Je pense que c'est la meilleure formule, de mettre un Japonais comme sélectionneur, même si on peut regretter le départ de Vahid à deux mois du Mondial.  

Propos recueilis par Naim Beneddra

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