News Résultats en direct
Cameroun

Entretien - Petrus Boumal (international camerounais) : "Le racisme est aujourd’hui beaucoup plus vicieux dans le football"

08:31 UTC+2 05/04/2019
Petrus Boumal
Le milieu de terrain de l’Ural Ekaterinbourg se confie à Goal sur sa vie en Russie, la sélection camerounaise mais aussi le racisme dans le football.

Désormais à l'Ural Ekaterinbourg depuis un an et demi, Petrus Boumal poursuit sa progression loin de Sochaux, où il a été formé après un passage chez les jeunes du Paris Saint-Germain. L'international camerounais nous raconte son parcours et ses ambitions par rapport aux Lions indomptables, à l'approche de la Coupe d'Afrique des Nations en Égypte. Le joueur de 25 ans pointe du doigt aussi les problèmes de racisme dans le football, après les incidents de Cagliari-Juventus cette semaine.

Goal : Vous avez joué la demi-finale aller de la Coupe de Russie contre l'Arsenal Tula, une victoire 1-0 mais un carton rouge direct pour vous à la clé…

Petrus Boumal : On restait sur des résultats négatifs en championnat même si dans le contenu c’était bien. On gagne à l’aller, j’ai pris une expulsion j’ai pénalisé mon équipe j’ai eu une réaction un peu maladroite mais on a su résister, je fais confiance.

Ce beau parcours en coupe vous permet-il d’évacuer le dur quotidien du championnat alors que vous luttez pour le maintien ?

C’est sûr que nous ne devons pas lutter pour le maintien vu la qualité qu’on possède. On a joué contre les grosses équipes du championnat, le CSKA, le Zenit... Il nous manquait juste les points. On se doutait que ça allait être compliqué mais là on retrouve nos concurrents directs et il n’y a pas de panique. Je pense qu’on va remonter.

Cela fait désormais un an et demi que vous évoluez en Russie, comment vous sentez-vous dans ce championnat ?

L’an passé c’était la découverte et là je me plais bien, même si c’est un championnat avant tout physique. Je préférerais évoluer dans un pays plus technique mais c’est bien pour se développer. Il y a beaucoup de duels, de fautes et ça se joue souvent sur des détails.

Comment se passe votre quotidien dans cette ville d’Ekaterinbourg, très éloignée à l’Est ?

Ça se passe plutôt bien, par rapport à la météo on souhaite toujours être plus au chaud mais certains connaissent bien pire donc je ne vais pas me plaindre. Les installations sont très bien avec le stade construit pour la dernière Coupe du monde. Il faut après 2-3 jours de voyage parfois pour rentrer en France mais ce n’est pas un souci.


"Je me demande à quoi joue Leonardo Bonucci."


Par rapport à l’actualité récente, on sait que la Russie et son football ne sont pas exemplaires face au racisme. Quel est votre sentiment là-dessus ?

Moi je pense qu’il faut être radical par rapport aux décisions. Les instances du football mondial et européen sont un peu souples sur cette question. Le dernier cas qui m’a choqué, ce n’est même pas ce qui est arrivé à Blaise Matuidi et Moise Kean, c’est Leonardo Bonucci et sa réaction en tant que "coéquipier". Il partage leur quotidien, leur vie et il ne faut même pas lui trouver des excuses. Même si Kean va exprimer sa joie devant les supporters adverses, on ne peut pas réagir comme ça. Je me demande ce que les dirigeants vont faire derrière. Il a une façon de penser qui est aussi anormale que les supporters mis en cause. Je me demande à quoi il joue. Déjà l’an dernier, Matuidi avait été victime de ces insultes racistes dans ce même stade et il n’y avait eu aucune sanction. C’est dire.

Il y a pratiquement un an, des insultes racistes éclataient lors de Russie-France, à destination de certains joueurs des Bleus. Qu’est-ce qui a changé depuis ?

Je ne sais pas si c’est plus compliqué d’etre noir en Russie ou en Italie. Je ne suis pas sûr, je ne sais pas si cela a changé par rapport au quotidien. Le racisme est aujourd’hui beaucoup plus vicieux qu’à une époque dans le football, les supporters clivants arrivent à se glisser dans la masse. Il ne faut pas chercher à négocier avec eux : tu les interdits de stade à vie et tu leur mets une amende record. Point.

Avez-vous été confronté à des incidents de ce type personellement ?

Je n'ai jamais été confronté directement mais j’ai eu un souci avec un coéquipier que j’aimais bien pourtant, on rigolait ensemble avant. Mais dans une interview, il déclaré que cela lui faisait tout drôle de voir des joueurs de couleur en sélection de Russie. J’ai vu ça quand j’étais avec le Cameroun et je suis venu le voir pour m’expliquer directement avec lui. Il m’a indiqué que c’était une mauvaise interprétation par rapport à la nationalité russe et le passeport accordé. Je lui ai demandé de s’excuser pour que je ne le vois pas comme un adversaire et il n’a pas voulu. Je vais voir le président pour lui demander qu’il trouve une solution quand on aura une semaine plus calme.

Êtes-vous optimiste pour l'avenir concernant ces questions de racisme dans le football ?

J’essaye de me poser la question du pourquoi et du comment. J’observe la réaction de joueurs noirs mais aussi des autres sur un terrain quand ça se passe. Je ne comprendrai jamais les supporters racistes mais comme je l’ai dit, le plus dangereux c’est le coéquipier qui légitime ça, devant un jeune gars de 18 ans. J’ai été choqué. Il faut montrer l’exemple et les dirigeants doivent se bouger. Des fois il y a un manque de solidarité entre les joueurs noirs car il y a la peur de perdre son contrat. Ça créé du désordre. On a besoin de cette unité.

Votre dernière apparition avec le Cameroun remonte en octobre dernier. Pensez-vous pouvoir vous installer dans la durée en sélection ?

J’ai joué contre le Malawi, c’est toujours plaisant mais je n’ai pas eu le match référence où j’ai pu me faire connaître du grand public. Il faut être patient. C’est un groupe où il y a beaucoup de qualité, surtout à mon poste. Je fais confiance aux entraîneurs, à moi d’attendre ce match déclic.


"Je ne veux pas voir de regrets. Je rêve de participer à la CAN."


La Coupe d’Afrique des Nations représente-t-elle un objectif concret pour vous en fin de saison ?

C’est un objectif oui mais je ne me mets pas la pression par rapport à ça. Je ne veux pas avoir de regrets, je rêve de participer à cette compétition, de rendre fier ma famille. Ça pourrait être magnifique de la disputer mais je n'en fais pas une obsession.

Les Lion Indomptables sont désormais entraînés par un duo célèbre, Clarence Seedorf et Patrick Kluivert. Comment jugez-vous leur travail ?

Depuis qu’ils sont là, ils essayent d’abord de créer un groupe où les valeurs et les principes seront bien respectées. Ils essayent de transmettre leur vision et sont très rigoureux lors des séances d'entraînement. C’est toujours bien d’avoir des entraîneurs comme ça car tu apprends, tu écoutes et tu acceptes. Avec leur vécu, on essaye de retenir le maximum de positif.

Comment avez-vous vécu l’annulation de l’organisation de la compétition à la maison ?

Honnêtement j’ai des regrets pour le public et parce qu’il y avait pas mal d’entreprises qui avaient planifié des événements et des contrats pour ce tournoi. En tant que footballeur, je n’ai pas à avoir du négatif car la décision a été prise. Je me dis que c’est un mal pour un bien avec des infrastructures qui seront plus adaptées et au niveau en 2021. Peut-être que les joueurs seront mieux préparés aussi.

Samuel Eto’o a évoqué la possibilité de bientôt devenir sélectionneur. Pourrait-il assumer ce rôle si particulier ?

Dans le football et encore plus ici en Afrique, les anciens joueurs qui ont connu du succès en Occident seront toujours les bienvenus. Pour leur concentration, leur envie de construire… Samuel Eto’o, ici, ce sera toujours bien car il y a beaucoup de choses à améliorer. Que tu apprécies ou pas la personne, il fera avancer le processus. Je serais content de l’avoir en sélection car il a toutes les qualités requises. Il a la légitimité de parler de ça. Dans sa génération, il a marqué le football. Aujourd’hui il est très bien placé pour parler de la sélection et du football camerounais.

Propos recueillis par Adrien Mathieu.