News Résultats en direct
Islande

ENTRETIEN - Hördur Magnusson (Islande) : "Il y a dix ans, personne n'aurait imaginé qu'on puisse jouer une Coupe du monde"

13:00 UTC+1 16/11/2017
Hordur Magnusson Iceland Islande
Passé par la Juve et la Serie A, le latéral gauche islandais fait partie de la vingtaine de héros ayant qualifié l'Islande pour la Coupe du monde.

Quand on retrouve Hördur Björgvin Magnusson après la trêve internationale, celui-ci ne fait pas de mystère quant aux quelques jours qu'il vient de passer au Qatar avec sa sélection. "C'était sympa, il faisait beau et cela ressemblait presque à des vacances pour moi", révèle le défenseur de Bristol City (Championship) non sans quelques rires. Si Magnusson et l'Islande ont pu passer l'automne au chaud, c'est que les joueurs nordiques ont réussi l'exploit de qualifier ce petit pays d'à peine plus de 300 000 habitants pour la Coupe du monde 2018 avant même les barrages.

Pourtant dans un groupe très relevé, les Islandais ont poursuivi sur leur lancée d'un Euro 2016 en France réussi (quart de finaliste, ndlr) en parvenant à terminer premiers, devant les Croates, les Turcs et les Ukrainiens. Installé au poste de latéral gauche dans cette sélection, Hördur Magnusson revient pour Goal sur ce parcours de rêve. Passionné par le foot italien, passé par la Juve et Cesena, il exprime toute son admiration pour Andrea Pirlo et Gianluigi Buffon et se montre très critique envers Giampiero Ventura, le sélectionneur italien, démis de ses fonctions après avoir échoué à qualifier l'Italie pour le Mondial en Russie.

Peut-on encore dire que cette qualification pour la Coupe du monde 2018 est une surprise alors que vous étiez proche de vous qualifier pour la précédente édition au Brésil et que vous avez participé à l'Euro 2016 ?

Hordur Magnusson : Ce n'est pas réellement une surprise pour nous. Si on remonte l'histoire, le processus a commencé lors des qualifications pour la Coupe du monde 2014 avec notre sélectionneur Lars Lagerbäck. Il a commencé à mettre en place une tactique qui nous a permis de faire de gros progrès. On a certes perdu en barrage contre la Croatie (0-0, 0-2), mais on a beaucoup appris de cette double-confrontation. Ce fut une expérience importante pour la suite.

La suite, c'est cette qualification pour l'Euro 2016, une première historique…

Cela a toujours été un but, un objectif pour nous que de participer à un grand tournoi. Pour l'Euro en France, le fait qu'il se déroule à 24 équipes (jusqu'en 2016, la phase finale ne comprenait que 16 équipes, ndlr) nous a donné un surplus de motivation et une possibilité supplémentaire d'aller en France. C'était un rêve pour la population islandaise que de voir son équipe participer à cet Euro. On l'a brillamment fait et on a ensuite basculé sur les qualifications pour la Coupe du monde 2018 en se disant que c'était possible, qu'on pouvait le faire.

Pourtant, avec la Croatie, la Turquie et l'Ukraine, votre groupe n'était pas des plus simples…

Oui, beaucoup d'équipes très fortes. Il y a eu deux virages pour nous : d'abord la réception de la Croatie (victoire 1-0, but de Magnusson dans les arrêts de jeu) puis la contre-performance des Croates en Turquie (défaite 1-0, le 5 septembre). On s'est retrouvés en position de force, en tête de notre groupe, avant les deux derniers matches et tant que vous avez votre destin entre les mains, vous pouvez tout contrôler.

Cette qualification est aussi une récompense pour tout un groupe de joueurs qui se connaît bien et qui a franchi de nombreux paliers tous ensemble.

De nombreux joueurs actuels ont effectivement commencé ensemble lors de l'Euro U21 2011 comme Gylfi Sigurdsson, Aron Gunnarsson, Birkir Bjarnason, Alfred Finnbogason, donc ils se connaissent parfaitement. Ensuite, d'autres joueurs sont venus se greffer à cette équipe et les anciens ont fait en sorte de nous intégrer rapidement, qu'on apprenne vite à jouer à ce niveau. Ce groupe des qualifications était dur, c'est pourquoi plein de gens se sont dits 'mais comment ont-ils fait pour se qualifier ?' On n'a pas de Neymar ou de Coutinho dans notre équipe, juste des joueurs qui travaillent tous ensemble avec un fort sentiment collectif. Et cet état d'esprit nous permet par exemple de battre l'Angleterre à l'Euro et de nous porter encore plus loin.

On peut faire le parallèle avec la Suède, qui a perdu Ibrahimovic, sa star, et qui se qualifie enfin pour la Coupe du monde sans lui et avec une équipe très collective…

C'est exactement ça. Zlatan est un remarquable joueur et il a beaucoup donné pour son pays, mais quand il a décidé de prendre sa retraite internationale, le sélectionneur suédois a dit que les joueurs avaient besoin de chacun en faire un peu plus, de progresser un peu plus afin de devenir une équipe plus forte. Quand vous regardez le match aller des barrages contre l'Italie, on avait l'impression que les Suédois savaient qu'ils avaient juste besoin d'être patients, de ne pas trop se livrer, et d'attendre le bon moment pour mettre un seul ballon au fond. Même chose au retour, quand on voit la façon avec laquelle ils ont défendu, c'était remarquable. Andreas Granqvist (le capitaine suédois, ndlr) connaît tout ça, comment défendre, se faire confiance, compter les uns sur les autres. C'est exactement ça un collectif fort sans star.

La progression de l'Islande est très rapide, à quel point le développement des infrastructures dans votre pays a-t-il aidé ?

Cette volonté de développer le football en Islande a commencé il y a à peu près quinze ans, quand j'ai commencé à jouer (il avait alors 9 ans, ndlr). Cela m'a aidé à titre personnel, avec la construction de nombreux terrains couverts qui nous ont permis de jouer sur des bonnes pelouses, de nous améliorer, sans craindre le très grand froid ou les terrains en dur, sans herbe, avec des trous, où on se blessait sans arrêt. Mais il n'y a pas que les terrains indoor, il y a aussi la formation des entraîneurs qui sont de mieux en mieux armés et compétents pour transmettre aux jeunes l'enseignement éducatif du football.

Ce plan de développement aboutit aujourd'hui au fait que vous êtes la plus petite nation de l'histoire à vous qualifier pour une Coupe du monde…

Franchement, il y a dix ans, personne n'aurait ne serait-ce qu'imaginé que l'Islande puisse jouer une Coupe du monde. On ne pouvait battre que les petites équipes. Et aujourd'hui on se retrouve dans le plus grand tournoi du monde, après avoir participé déjà à un Euro et avoir terminé premier de notre groupe de qualifications. On est incroyablement fiers de pouvoir jouer à ce niveau. Et d'avoir la possibilité de jouer contre des pays d'autres continents, comme par exemple l'Argentine et le Brésil.

Et vous avez réussi à placer l'Islande sur la carte du monde, là où votre pays était surtout connu pour ses volcans. Désormais, le grand public sait que cette île de 300 000 habitants possède une très belle sélection de foot.

C'est vrai que les gens ne nous connaissaient pas, nous les Islandais, pour notre football, alors qu'ils savaient qu'on avait plein de volcans et de beaux paysages à visiter. Je pense que notre qualification fait que nous allons gagner du respect. Nos exploits sportifs, en football comme avec notre équipe nationale de basket-ball qui affiche un bon niveau, rendent les gens très fiers en Islande.

A titre personnel, vous êtes titulaire au poste de latéral gauche en sélection alors que vous êtes plutôt un défenseur central depuis votre passage en Italie, c'est une polyvalence plus qu'utile pour votre sélectionneur.

En fait, quand j'ai débuté en Islande, je jouais au milieu de terrain. Et quand j'ai signé à la Juve, le staff technique m'a expliqué que je ferais un bon défenseur également donc j'ai reculé sur le terrain. Avec la Primavera (équipe réserve, ndlr), on jouait dans une défense à trois comme l'équipe première. C'était une volonté des entraîneurs. Je jouais notamment avec Daniele Rugani en charnière. Mais je me sens plus à l'aise comme latéral gauche désormais, car j'ai une plus grande activité et je participe plus au jeu, je peux centrer, déborder, utiliser mon pied gauche.

Vous arrivez donc à 18 ans dans un nouveau pays où il faut trouver ses habitudes, dans un immense club et on vous demande de changer de poste…

(rires) C'est difficile à expliquer mais, quand la Juventus vient vous voir, même si c'est pour jouer au début avec la Primavera et pas à votre poste, c'est juste un honneur. J'ai toujours été un grand fan du football italien, bien plus que du foot anglais. Donc quand la Juventus est arrivée, l'un des plus grands clubs au monde, avec un passé remarquable, j'y suis allé. J'avais un nouveau pays à découvrir, une nouvelle langue à apprendre, mais dès la première année, j'ai pu m'entraîner à plusieurs reprises avec l'équipe première, et cela m'a vraiment aidé. Jouer à l'entraînement avec autant de légendes m'a fait progresser rapidement. Je devais défendre sur Del Piero ! On apprend beaucoup dans ces moments là. Même lors de mon prêt à Cesena, j'ai joué en Serie A contre les plus grands attaquants.

Vous avez défendu contre Del Piero et vous avez vu le néo-retraité Pirlo de très près…

Je l'ai beaucoup observé. Notamment sur ses coups-francs. Il a vraiment un style particulier. Quand j'étais jeune en Islande, j'essayais de reproduire son style, je m'entrainais aussi à tirer comme Cristiano Ronaldo (rires) en faisant monter la balle très rapidement au-dessus du mur avant de plonger sous la barre. En évoluant avec Pirlo, j'ai adopté son style (il a marqué sur coup-franc direct en amical contre l'Irlande en mars dernier, ndlr) et c'était vraiment plus facile d'apprendre à ses côtés. Et puis Pirlo, c'est la classe, il n'était jamais stressé. Je me souviendrai toujours d'une interview donnée après la finale de la Coupe du monde 2006. Un journaliste lui demandait comment il gérait la pression avant les grands matches. Pirlo avait répondu qu'il n'était jamais stressé. Qu'il ne ressentait aucunement la pression. Avant d'ajouter qu'il avait passé son temps à jouer à la Playstation et à dormir l'après-midi du jour de la finale contre la France, avant de conclure par un 'Le soir, je suis sorti de ma chambre et j'ai gagné la Coupe du monde' (rires). C'est vraiment un joueur incroyable !

Vous avez aussi eu la chance de côtoyer Gianluigi Buffon…

Buffon, en tant que personne, il est très… (il réfléchit) comment le décrire… Il est facile à vivre, il a une personnalité très sympa, il est très humble, ne fait jamais preuve d'arrogance, il n'hésite jamais à donner un conseil, il pense toujours à l'équipe. Regardez le match contre la Suède, alors que tout le stade sifflait l'hymne suédois, lui l'a applaudi, il ne voulait pas que son équipe soit perturbée dans cet avant-match. Et à la fin du match, j'étais un peu triste de voir qu'il ne jouerait pas sa sixième Coupe du monde consécutive… il méritait de disputer cette compétition, c'est quand même Gianluigi Buffon. C'est surprenant de ne pas voir l'Italie à ce Mondial…

Parce qu'elle a quasiment toujours disputé ces grands tournois et que c'est une équipe "historique" ?

Cela faisait combien, 60 ans, qu'elle n'avait pas raté une Coupe du monde ? J'ai été surpris par beaucoup de choses lors de ce barrage contre la Suède. La manière dont ces matches ont été préparés pfff… je vois que beaucoup de gens parlent de Gampiero Ventura… je ne comprends toujours pas comment Lorenzo Insigne a pu rester sur le banc lundi soir et pourquoi Stephan El Shaarawy n'a pas plus joué. Cela n'avait aucun sens de jouer comme ça contre la Suède, avec uniquement des longs ballons. Quand vous avez Insigne, El Shaarawy sur le banc, c'est choquant. Insigne est à un niveau incroyable avec Naples et c'est clairement une arme pour ce genre de rencontre. Je pensais que l'Italie jouerait plus au ballon… et puis regardez De Rossi (rires), ce qu'il dit, 'mets Insigne, pas moi', c'est très fort. De Rossi comprenait ce qui se passait sur le terrain, s'il était entré, il serait resté au milieu… si l'Italie avait mené, j'aurai compris que De Rossi puisse rentrer, mais là, ça n'avait aucun sens. J'ai un peu de peine quand même pour Ventura car il vit des moments compliqués, mais vous savez, en Italie, le football ce n'est pas juste un sport. Les gens tiennent à leur sélection nationale et vous devez comprendre leur colère. Ils sont toujours derrière leur équipe, le foot représente une grande partie de la vie, et j'ai de la peine pour eux.

Affronter l'Italie aurait été une belle histoire pour vous…

J'aurais aimé jouer contre l'Italie mais j'espère les retrouver en 2022. Bien sûr, quatre monstres arrêtent leur carrière internationale (Buffon, Barzagli, De Rossi, et peut-être Chiellini), mais il y a de bons jeunes derrière comme Rugani, Calabria, Caldara, Conti, Locatelli… l'Italie a toujours produit de grands joueurs donc je ne me fais pas de soucis.

Sans eux, quelle équipe rêvez-vous d'affronter en Russie en juin prochain ? La France ?

La France peut faire une bonne compétition. Deschamps peut faire 2 ou 3 équipes aussi fortes l'une que l'autre, mais ce n'est pas la France que je rêve de rencontrer. Je dirai le Brésil ou l'Argentine. Jouer contre Neymar ou Messi… Ce serait bien de voir ce qu'on vaut face à cette équipe du Brésil, je sais que beaucoup de joueurs de notre sélection adoreraient jouer contre eux.

Vous venez de jouer deux matches amicaux au Qatar, quelle impression vous a fait ce pays, qui accueillera la Coupe du Monde dans cinq ans ?

Le Qatar c'est un pays un peu dingue. Un pays très jeune. Ils ont l'académie Aspire, ils font venir des éducateurs d'Espagne et des meilleurs clubs du monde… ils ont décidé de mettre en place un système de développement et de suivi poussé pour les joueurs qui arriveront au bon âge en 2022 pour la Coupe du monde. J'espère en être aussi (rires).

Propos recueillis par Johann Crochet