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Coupe du monde

ENTRETIEN - Halilhodzic : "Je n’ai pas toujours été intelligent dans mes choix de carrière"

11:00 UTC+1 05/01/2018
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EXCLU - Vahid Halilhodzic, le sélectionneur du Japon, s’est confié à Goal. Dans un long entretien, il balaye tous les sujets le concernant.

À soixante-cinq ans, Vahid Halilhodzic ne vit toujours que pour le football. Après une carrière de joueur longue de seize ans ans et une autre d’entraineur qui s’étire depuis 1990, le célèbre technicien bosnien voue toujours une énorme passion pour ce jeu et il ne s’imagine pas prendre sa retraite. C’est ce qui en ressort du long entretien qu’il nous a accordé en ce début d’année.

Les déclarations marquantes du monde du football en 2017

Avec son franc-parler et sa spontanéité, l’ancien entraineur du PSG s’est confié sur son actualité avec la sélection japonaise, avec laquelle il s’apprête à disputer la Coupe du Monde en Russie, mais aussi sur son ambition personnelle pour le futur en passant par ses expériences passées, les bonnes comme les mauvaises. S'il s'est même attardé sur les erreurs qu’il a pu commettre, il préfère répéter qu'il assume tous ses choix. En somme, un "coach Vahid" plus ouvert que jamais mais toujours droit dans ses bottes et fidèle à ses principes.

Nous sommes à l'aube de 2018. Une année de Coupe du Monde et cela vous concerne. Dans quel état d'esprit l'abordez-vous ? Avec de l'excitation, de l'ambition, peut-être un peu de pression ou d'appréhension ?

Vahid Halilhodzic : La Coupe du monde est l’un de mes principaux objectifs. C’est la troisième équipe que je qualifie pour cette compétition en trois tentatives. C’est quand même une belle réussite. Je garde de très bons souvenirs du Mondial au Brésil avec l’Algérie. Et dans mon esprit, après la qualification pour la phase finale, j’aimerais bien qu’on réussisse la même chose avec la sélection du Japon.


"Aux Japonais, j'essaye d'enlever un complexe. Il faut qu'ils soient plus sûrs de leur force."


Vous connaissez vos adversaires pour le Mondial (Sénégal, Pologne et Colombie) depuis presque un mois. Seriez-vous d'accord si on vous dit que le groupe du Japon est un groupe homogène, équilibré et où toutes les équipes auront leur chance ?

Ça dépend de quel côté on se place (rires). La Pologne est septième (au classement FIFA), la Colombie treizième, le Sénégal vingt-troisième et nous, nous sommes loin derrière (57e). On ne peut pas dire que c’est un bon tirage pour nous. Aujourd’hui, tous les groupes sont difficiles. On n’est pas favoris, mais en Coupe du Monde tout est ouvert. On sait qu’au premier tour, quelques grandes nations ont parfois chuté comme l’Italie, l’Espagne et l’Angleterre. Ça veut dire que tout est possible, il faut simplement rester optimiste. L’important est de bien se préparer. Fixer une bonne préparation, organiser tous les petits détails. Il faudra ensuite attaquer l’épreuve avec audace, ambition et en tentant de créer l’exploit sur trois matches.

Le Japon participe à un Mondial pour la 6e fois consécutive. Mais jusqu'ici, cette sélection n'a franchi les groupes qu'à deux reprises, dont une fois à domicile (en 2002). Que manque-t-il à ce pays pour franchir un palier, pouvoir viser par exemple les quarts de finale, le top 8 Mondial ?

Il faut que le niveau individuel et collectif s’améliore. Ces dernières années, malheureusement, ils n’ont pas de grands talents. En Europe, on ne parle que très peu du football japonais. À part (Keisuke) Honda et (Shinji) Kagawa, il n’y a pas beaucoup d’éléments dont on parle. Bien sûr, en France, il y a (Hiroki) Sakai et (Enji) Kawashima qu’on connait parce qu’ils évoluent en Ligue 1. Il y a aussi quelques éléments éparpillés en Allemagne et en Italie, mais ce ne sont pas encore des joueurs qui sont des vedettes et qui jouent des rôles importants au sein de leurs clubs respectifs. C’est une équipe qui a certaines qualités. Dans l’aspect collectif, la rigueur et la discipline, elle a des armes. Et c’est en se basant là-dessus que je vais la préparer pour la Coupe du Monde.

Le footballeur japonais n'a-t-il pas besoin d'être décomplexé ? Croire en ses chances ? Et n'est-ce pas finalement votre principal rôle en tant que sélectionneur que de parvenir à installer un climat de confiance pour être plus conquérant.

Oui, peut-être qu’il y a ce problème psychologique de temps en temps. Il y a deux mois, on a joué des matches amicaux face à de grandes nations (Belgique et Brésil). Et je prends l’exemple de notre match contre le Brésil (1-3). Les premières vingt minutes étaient catastrophiques. Et quand je leur ai demandé ce qui se passait, ils m’ont expliqué qu’ils ne savaient pas que le Brésil était aussi fort que cela. En deuxième mi-temps, on était plus solides et plus cohérents dans notre jeu. On était aussi plus conquérants. On a même marqué deux buts, dont un refusé injustement. De cette deuxième mi-temps, et du match contre la Belgique, je constate que cette équipe est parfois capable de réaliser de grands matches. Être plus agressive. Dans mon travail, j’essaye de leur enlever ce complexe. Afin qu’ils soient plus sûrs de leur force collective.


"Je n'ai pas toujours bien géré ma carrière d'entraineur."


C'est votre troisième mission en tant que sélectionneur. Depuis 2010, si on exclut les courtes expériences à Zagreb et à Trabzonspor, vous ne vous êtes occupés que de sélections nationales. Le travail au quotidien, dans un club, ne vous manque-t-il pas ?

C’est autre chose. C’est différent. Le travail au quotidien, c’est difficile. Il faut toujours être présent. Et avec la sélection, à chaque mois, il y a des stages de dix jours où il faut être performant sur deux matches. C’est complètement différent. Ça demande beaucoup d’application et d’expérience. Ce sont deux missions bien distinctes. De temps en temps, ça m’aide. Quand je n’ai pas ma sélection, je suis dans mon bureau, je regarde les matches et je travaille chaque petit détail. Ainsi, quand le stage commence, tout est bien préparé. On ne laisse plus de place à l’improvisation. Mais je crois en mon travail et en mon vécu pour bien préparer ma sélection.

Y a-t-il une chance pour qu'on vous revoit à la tête d'un club de Ligue 1, ou d'une formation européenne ?

Vous savez, après la Coupe du monde au Brésil, j’avais beaucoup de contacts et de propositions. J’ai fait un choix que beaucoup de gens n’ont pas compris. Et à dire vrai, moi-même je ne l’ai pas compris. Ni ma famille. J’ai donné ma parole à un ami, qui est devenu le président d’un club (ndlr, Trabzonspor). Il m’a dit que je pouvais faire une équipe pour être champion. Un jour je jouais contre l’Allemagne, et la semaine d’après j’étais là-bas, au milieu d’un groupe de joueurs que je n’ai jamais vu et que je ne connaissais pas. Malheureusement, les gens qui s’occupaient de l’équipe, ce n’était pas vraiment ça. J’étais très déçu.

Vous regrettez donc ce choix de Trabzonspor ?

J’avais refusé des approches avec de plus grands clubs européens, en Angleterre, Italie et en France notamment. Je leur avais dit que j’avais déjà donné ma parole à quelqu’un. J’avoue que parfois, durant ma carrière, je n’ai pas toujours été très judicieux dans mes choix. Je peux même dire que je n’étais pas intelligent. C’était les amis des amis qui te poussaient, qui me disaient 'vas-y'. Je ne pense pas avoir toujours bien géré ma carrière. Il y a eu des choix curieux pour ne pas dire bizarres, comme celui d’aller à Trabzon. Quand j’ai compris où j’avais mis les pieds, j’ai dit à mon ami que je ne pouvais pas continuer. Mais on s’est séparés en bons termes. J’avais compris que j’avais fait une petite bêtise en refusant quelques grands clubs européens. Après le Mondial 2018, je vais quitter le Japon. Où ? Tout est ouvert. Cette fois, je veux réfléchir. Faire le choix qui me correspond le mieux. J’aimerais bien un jour avoir un club ou une sélection nationale qui a un peu d’ambition pour devenir champion de quelque chose. J’aimerais par exemple bien entraîner un club qui peut viser la victoire finale en Ligue des Champions. D’abord pour me tester moi-même. Dans ma réflexion, par rapport à ma perception des choses, je pense être capable de faire du bon boulot.

On parlait de vos expériences comme sélectionneur. Il y a eu celle en Algérie (2011-2014), très réussie. Avec le recul, ne regrettez-vous pas de ne pas avoir poursuivi cette aventure ?

J’avais pris la décision de partir, avant même la Coupe du monde 2014. Parce que je n’étais pas content du comportement des dirigeants. Le peuple algérien, les responsables de la fédération et même des politiciens ont tout fait ensuite pour me garder, mais ma décision était déjà prise. À un moment donné, on avait construit une belle équipe pour préparer l'avenir. Malheureusement, ils n’ont pas su gérer l’après Coupe du monde. Cette sélection avait montré des qualités de jeu exceptionnelles, au point où on parlait du jeu à l’algérienne. Elle était efficace et c’était même devenu l’équipe africaine ayant marqué le plus de buts lors d’un match du Mondial (quatre contre la Corée du Sud, ndlr). Aujourd’hui, malheureusement, cette équipe est presque inexistante. Ils ont détruit tout ce qu’on avait fait pendant plusieurs années.

Algérie, autopsie d'une descente aux enfers

On imagine que le déclin de cette sélection vous attriste...

Oui, je suis un peu triste pour les joueurs. Il y en a plusieurs qui m’ont téléphoné depuis que j’ai quitté ce groupe. Parce que ce groupe était jeune et bien formé. Je vous rappelle que quand j’étais arrivé en Algérie, c’était aussi une période très délicate. Ils restaient sur une défaite 0-4 contre le Maroc. C’était presque un deuil national. C’était une catastrophe et on a ensuite construit pendant trois ans. On a beaucoup travaillé et on était tous récompensés avec cette belle représentation en Coupe du monde. Tout le monde a aimé. Et l’équipe d’Algérie a gagné beaucoup de sympathie pour son jeu. Par la suite, tout a disparu en très peu de temps.

L’équipe algérienne n’a en effet plus vraiment de fond de jeu, ni de ligne directrice malgré beaucoup de talents individuels…

Ah ça, je n’aime pas trop parler de ça. Je n’aime pas critiquer. C’est facile de le faire. Vous savez, quand je suis arrivé là-bas, beaucoup de gens ont critiqué aussi. Les journalistes, les spécialistes…On dit d’ailleurs spécialistes de foot, mais ils ne sont spécialistes de rien du tout. Et mon problème ce n’était pas tant les critiques sur le jeu, que ces déclarations qui n’étaient basées sur aucune vérité. On ne peut pas bâtir une grande équipe nationale en quelques mois seulement. C’est un travail de longue haleine. Même de plusieurs années. Malheureusement, cette sélection avait un grand potentiel, elle était devenue la meilleure équipe d’Afrique. Il y avait un bon groupe, avec des caractères particuliers, mais il y avait énormément de talent. Et aujourd’hui, cette sélection est inexistante et c’est bien dommage.

On ne sait jamais ce que l’avenir réserve, mais si la possibilité d'entrainer de nouveau cette équipe se présente dans le futur, vous seriez ouvert ? Ou avez-vous définitivement tourné la page de l'Algérie ?

(Il coupe). Ça c’est... Pour le moment, je suis totalement concentré sur la préparation de cette Coupe du monde en Russie avec le Japon. J’ai bien aimé faire cette aventure humaine et sportive avec l’Algérie, de même que celle avec le Japon. Après, on verra. J’ai déjà eu pas mal de contacts avec plusieurs équipes. Qu’est-ce que je vais faire ? Je ne veux ni me précipiter, ni penser à ça. On verra. En football, tout est possible. Tout peut changer. Comme je l’ai dit, dans mes choix, je n’ai pas toujours été judicieux et je n’ai pas fait que des bons. Mais il faut assumer cela. Dans mon parcours d’entraineur, ce qui m’a le plus plu c’est que partout où je suis passé, le peuple et la rue m’ont accepté. Ils m’ont adoré partout, que ça soit en Afrique ou en Europe. À Lille, au PSG, en Algérie… Partout, j’ai laissé une bonne image. Et ça, c’est ma plus grande satisfaction et ma plus grande récompense.

Propos recueillis par Naïm et Nassim Beneddra