Enquête - Entre communautés regroupées et ouverture d'esprit progressive, comment vivent les joueurs étrangers en Chine ?

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STR/AFP/Getty Images
Championnat méconnu, la Chinese Super League a attiré de nombreux joueurs depuis les années 2010. Ils ont dû s’adapter à un contexte bien différent.

Perçu comme un véritable eldorado financier pour les joueurs, le championnat chinois a vu son visage totalement changer en à peine quelques années. D’une ligue méconnue et peu attractive, la Chinese Super League a tout d’un coup eu les projecteurs braqués sur elle. Après la Russie et les pays du Moyen-Orient, elle est bien devenue la terre d’accueil de nombreux footballeurs avant que la Turquie ne revienne la concurrencer l’été dernier. Récemment encore, Yannick Ferreira-Carrasco et Nicolas Gaitan, deux internationaux, faisaient le choix de quitter l’Atlético Madrid pour rejoindre le Dalian Yifang, dont le propriétaire possède des actions au sein des Colchoneros. Si l’international belge a avancé l’argument du "choix sportif" pour donner une explication à son arrivée, personne n’est dupe. L’argent est bien un facteur primordial dans la volonté de venir évoluer l’espace de quelques mois, voire plus. Carlos Tevez n’a-t-il pas été le joueur le mieux payé au monde quand il était au Shanghai Shenhua, avec un salaire de 38 millions d’euros par an ? Un joueur témoigne de manière anonyme pour Goal, expliquant que lui aussi était venu pour des motifs financiers. "Il y avait l’argent, c’est sûr, sinon je ne serai jamais venu. Le club chinois me payait, et je suis allé là-bas pour mettre tout le monde à l’abri, pour ma famille. Je ne savais pas si cette chance allait se reproduire".

De cette manière, le premier tabou, presque évident, est levé. Oui la Chine offre de solides salaires à ses joueurs car les clubs sont toujours détenus par de puissantes sociétés, venues de l’immobilier, des télécoms, des transports ou de l’industrie. Mais derrière ce refuge au prix d’or, il existe aussi un cadre de vie qui plait et attire. Dans un pays où le football est très loin d’être le sport roi, un certain anonymat en-dehors des stades entoure les joueurs, au sein du pays le plus peuplé de la planète. Au dernier recensement, en 2016, l’Empire du Milieu comptait 1,38 milliards d’habitants. C’est l’un des constats que dresse Zhicheng Hu, journaliste en Chine. "Ils ont le luxe de flâner dans la rue avec leur famille et leurs amis sans être trop importunés par les supporters, en particulier dans les mégalopoles comme Beijing et Shanghai, parce que ce sont des citadins stressés, trop occupés pour remarquer ces vedettes. Pour être honnête, une grande majorité d’entre eux ne se soucient guère du football". Pourtant, le ballon rond connaît bien une popularité croissante, vérifiable par l’augmentation des affluences dans les stades. De 17 651 spectateurs en 2011, elle est passée à 24 159 en 2016. La palme revenant au Guangzhou Evergrande, qui affichait 44 883 spectateurs lors de la saison 2016-2017.

Paulinho et Pato en exemples d’intégration, Tevez décevant

Pourtant, on observe deux types de comportements vis-à-vis des supporters et donc du peuple chinois. Carlos Tevez a par exemple cristallisé les tensions autour de son cas, bien au-delà de son très confortable salaire. Auteur d’une saison compliquée (4 réalisations en 16 apparitions), l’ancien attaquant de Manchester City a été désigné comme un loup solitaire par les médias mais également ses coéquipiers. Dès son arrivée à Shanghai, l’Argentin s’est replié sur lui-même avec la dizaine de membres de sa famille qu’il a emmené avec lui. Son manque d’efforts pour communiquer en chinois, tout comme des voyages inopinés au Disneyland du coin, ont eu raison de la patience des dirigeants, qui ont accepté son retour à Boca Juniors au bout d’un an. De son côté, Ezequiel Lavezzi n'a pas failli à sa réputation en s'affichant plusieurs fois avec une bouteille d'alcool à la main ou lors d'une imitation douteuse de yeux bridés, lors d'une sécance publicitaire avec son club.

D’autres ont su faire preuve de pragmatisme ou tout simplement d’une ouverture d’esprit pour s’adapter à cette nouvelle vie. Alexandre Pato est ainsi emblématique de ce phénomène : proche de ses coéquipiers chinois, l’ancien buteur de l’AC Milan s’est même pris au Plumfoot, sorte de Badminton avec les pieds. Une pratique très populaire en Asie qui a offert une belle publicité à Pato sur les réseaux sociaux chinois, Weibo en tête. Zhicheng Hu se souvient aussi du passage de Paulinho dans le club de Guangzhou, qu’il décrit comme un modèle. "Il a gagné un nombre incroyable d'admirateurs en Chine par son accessibilité et son professionnalisme. Il a appris la langue au bout d’un an, n’hésitant pas à plaisanter avec ses coéquipiers dans un argot mandarin local". Parti à Barcelone à l'été 2017, le milieu de terrain a d'ailleurs longtemps été dans le Top 3 des joueurs qui ont vendu le plus de maillots en Chine.

Alexandre Pato Dilraba Dilireba Dilmurat Tianjin Quanjian

Ainsi le parallèle se fait de plus en plus entre des Argentins tournés vers leurs cercles familiaux tandis que les Brésiliens apprécient le fait de se retrouver entre eux, peu importe s’ils sont coéquipiers ou adversaires. Comme les joueurs européens fonctionnent de leur côté ? À mi-chemin entre ces influences si l’on en croit Mathieu Manset, attaquant français qui évolue aujourd’hui du côté de Bastia, en National 3, et qui est revenu pour Goal sur ses quelques mois en Chine. Ce baroudeur du football (14 clubs, 7 pays) a posé ses valises en 2012 du côté du Shanghai Shenhua, le club où évoluaient alors… Nicolas Anelka, puis Didier Drogba ! Pour ce joueur formé au Havre, la présence de coéquipiers francophones a été un facteur précieux pour mieux vivre son expérience chinoise. "Je me suis dit qu'il n'y avait rien de mieux que de progresser aux côtés de Nicolas Anelka, un attaquant dont j'étais fan. Quand j'étais petit, je voulais le numéro 39 (celui qu’a porté l’ancien Parisien tout au long de sa carrière, NDLR). Tout n'a pas été facile, la langue, le pays, le décalage horaire, mais j'étais avec Nico. Il prenait soin de moi. Si j'avais un souci, je l'appelais, on allait manger ensemble. C'était une bonne expérience de vie. La chance que j'avais c'est que je jouais à Shanghai, et que j'habitais en centre ville. Il y avait beaucoup d'expatriés, des personnes qui parlaient anglais. Il y avait des Anglais, des Allemands...". Cette présence linguistique et familière ne l’a pas forcément poussé à aller à la rencontre du peuple chinois, comme il le reconnaît. "Pour moi, je n'étais pas vraiment en pleine Chine. Avec Nico, on pouvait parler français. On était cinq étrangers, on restait ensemble, on parlait anglais". Mathieu Manset a été l’un des spectateurs de cette émergence d’un championnat beaucoup plus attractif, tourné vers des stars du Vieux Continent, au crépuscule de leurs carrières. "Quand j'ai vu Anelka arriver, Drogba aussi, c'est comme s'ils faisaient le nouveau Qatar. Ils ont pris des gros noms pour faire évoluer le championnat".

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Un pays qui se referme pourtant sur lui-même

Ces années dorées, qui ont vu de nombreux joueurs prestigieux venir renforcer les différentes équipes de la Chinese Super League, semblent néanmoins sur le déclin. La Fédération de football chinoise, appuyée par le ministère des sports du gouvernement de Xi Jiping, a instauré de nouvelles règles et des quotas, afin d’aider à développer les jeunes joueurs locaux. Ainsi le nombre de joueurs étrangers autorisés par équipe est passé de quatre à trois tandis que les clubs sont obligés de titulariser autant de joueurs chinois de moins de 23 ans que de joueurs étrangers. Ces limitations interviennent aussi dans le cadre des transferts : désormais les taxes sur ces opérations sont devenues exorbitantes, à l’image de la venue de Cédric Bakambu cet hiver au Beijing Guoan. Désormais, tous les transferts dépassant 45 millions de yuans (soit 5,7 millions d’euros) seront taxés à 100% par l’état. Des prix devenus vertigineux qui pourraient refroidir certains prétendants à faire venir des joueurs des cinq grands championnats européens.

Nicolas Ouédec fut l’un des pionniers en la matière. En 2002, l’attaquant formé à Nantes a reçu une proposition originale venue de l’autre bout du monde, alors qu’il évoluait à La Louvière, en Belgique. "J’étais sur la fin de ma carrière, je me suis dit : 'pourquoi pas !' J’ai été agréablement surpris par la qualité de vie mais aussi par les infrastructures mises à la disposition des joueurs. C'était comme en Europe, rien à envier !". D’abord au Dalian Shide puis au Shandong Luneng, le champion de France 95 n’a jamais senti le mal du pays ni-même un sentiment de solitude, alors qu’il était le seul francophone de l’effectif. "Chaque promenade était une découverte, entre les bâtiments, les mets du coin ou les différentes sortes de thé. J’ai même pu rencontrer ma femme là-bas ! Preuve que c’était une aventure bien propice sur le plan personnel".  Dans les propos de Nicolas Ouédec, il y a même une pointe de regret, à savoir ne pas avoir pu jouer le championnat actuel, avec ses Hulk, Oscar & cie. "Quand je vois la manière dont cette ligue a basculé, oui j’aurais voulu voir ça de mes propres yeux ! J’ai dix ans d’avance malheureusement. J’ai pu voir des dirigeants s’intéresser tout à coup à ce sport tout comme des joueurs qui n’avaient presque jamais touché un ballon venir s’entraîner avec nous. Peut-être que l’implantation du football a été trop rapide…".

Avec une place beaucoup moins prédominante que dans les sociétés européennes, le football en Chine offre un cadre de vie plus intimiste à certains joueurs venus se reposer, voire décompresser, avec en bonus des salaires considérables. Cependant, comme dans le cas Tevez, l’argent ne fait pas le bonheur et dans un pays où le Confucianisme, à savoir le respect des autorités, prime sur le reste, la nonchalance et le manque d’adhésion à un vestiaire peuvent conduire tout droit vers une fin d’aventure prématurée. Malgré ses mesures de plus en plus restrictives, la Chine souhaite faire du ballon rond un moteur de son temps, avec comme objectif l’ouverture de 50 000 académies de football et une équipe nationale enfin compétitive d’ici 2025.

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