Édito – L'étrange trajectoire de Gonzalo Higuain

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Higuain semble avoir un malin plaisir à toujours se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Un défaut rédhibitoire quand on est attaquant.
C'est l'histoire d'un buteur toujours mal placé. Un joueur au talent indéniable, mais qui semble avoir raté le coche dans sa carrière. Comme un attaquant seul dans la surface qui marche sur le ballon, Higuain semble avoir eu du mal à contrôler son immense potentiel tout au long de sa carrière, et a raté une grosse occasion. Celle de devenir un très grand buteur et de marquer non pas un but de plus, mais l'histoire de son poste.

De la poule ou de l'œuf

Etre au bon endroit au bon moment, c'est pourtant censé être une vocation pour tout attaquant. Dès son arrivée en Europe au Real Madrid en provenance de River Plate en compagnie de Gago qui lui venait lui de Boca Juniors, "Pipita", né à Brest, avait été maudit par le grand Alfredo Di Stefano. Ce dernier, président d'honneur du Real à l'époque, considérait que le club merengue ne donnait pas sa chance à La Quinta de la Gallina (quintet de la poule, une référence au centre de formation madrilène qui pond des "cracks"), avec Arbeloa, Del Red, Negredo et Mata entres autres, qui devait reprendre le flambeau de La Quinta d’El Buitre (quintet du vautour en référence à l’élégant Emilio Butragueno).

Un jeune quintet tué dans l’œuf. Ses poussins les plus prometteurs éparpillés à travers l’Espagne et l’Europe. Au Real, on aime les stars, on préfère "acheter les œufs au magasin alors qu’on a la poule à la maison" , avait regretté Don Alfredo lui-même, faisant justement référence aux arrivées de Gago et d'Higuain.

La malédiction de Don Alfredo

Higuain débarque en janvier 2007 à la Casa Blanca alors que le Real livre un beau duel face au Barça pour le titre sous la férule de Fabio Capello qui, dix ans après, revenait offrir la Liga au club madrilène après une saison rocambolesque où Madrid avait été surnommé "Leader de l'infarctus" grâce à des retournements de situation inouïs et des "remontadas" à couper le souffle dans la deuxième moitié de saison. Des remontadas auxquelles Higuain a participé comme face à l'Espanyol Barcelone où il avait pu faire montre de toute sa volonté.

Gonzalo Higuain Pepe Reina Real Madrid Liverpool Champions League 2009

Une volonté de fer, du volume et des qualités techniques qui opposent un contraste surprenant avec une innocuité parfois confondante devant les buts, notamment lors des matches couperets. Les fans du Real le découvriront notamment en Ligue des champions face à Lyon, les supporters de l'Argentine le confirmeront des années plus tard au Brésil, en finale du Mondial 2014 face à l'Argentine.

En attendant Godot

Il suffit qu'Higuain quitte Madrid pour que le Real parvienne à vaincre le signe indien qui le limitait aux 8es de finale de la C1 depuis de longues années et retrouve son glorieux fantôme continental. Higuain aussi passe un cap, à Naples où il empile les buts. On l'annonce à la Juventus et on se dit que si le premier contrôle a été mal ajusté, la trajectoire d'Higuain peut encore se corriger, avec beaucoup d'effet, pour finir tout de même dans le cadre, voire en lucarne.

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Mais Higuain s'obstine à être la glorieuse frappe lointaine juste après le coup de sifflet signalant un hors-jeu discutable, le retourné acrobatique somptueux après qu'un pied levé a été sifflé, ou une sublime réalisation collective annulée par la VAR après de longs pourparlers. Un temple dédié à la frustration.

Aujourd'hui, alors que la Juve s'apprête à (re)devenir un poids lourd continental, Higuain fait ses valises pour Milan. Si vous l'attendiez aux six mètres pour reprendre un centre en retrait, passez votre chemin. Higuain jouera très vraisemblablement la Ligue Europa avec Milan avant de certainement quitter le club lombard pour un confortable érythème du ventre mou anglais si le club de la Via Turati grimpe un échelon, comme s'il obéissait aux didascalies sournoises d'un  souffleur de théâtre invisible et pas certain du script.

Vous l'attendez encore ? Ne l'attendez plus. Higuain, tel Godot, ne viendra pas. Il vous  fait savoir qu'il viendra peut-être demain. Godot, c'est le surnom que Giovanni Agnelli, le mythique président de la Juve, donnait à Del Piero. Ce personnage que l’ont attend toujours dans la pièce de théâtre éponyme, mais qui ne vient jamais. Cet œuf acheté au magasin ne veut décidément pas éclore.

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