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Coupe du monde

ENTRETIEN - Carlos Alberto Parreira : "En Coupe du Monde, tout ce qui compte c'est la gagne"

12:00 UTC+2 08/06/2018
Carlos Alberto Parreira Brazil
L'ancien coach brésilien, champion du monde en 1994, s'est exprimé dans un entretien à Goal. Il donne la recette pour triompher dans ce tournoi.

Cet été, Carlos Alberto Parreira sera en Russie pour la Coupe du Monde 2018. Mais, pas en tant que sélectionneur. Seulement en tant que membre du groupe d'étude de la FIFA. Cependant, le Brésilien n'est aucunement frustré. À 75 ans, il sait que son temps est passé et qu'il a entrainé assez longtemps et à un niveau suffisamment elevé pour ne pas ressentir d'amertume. Le technicien champion du monde 1994 profite comme il se doit de son statut de retraité.

Parreira ne ressent plus d'attirance pour le banc. Néanmoins, il reste un grand passionné et un amoureux du ballon rond. Ainsi, il n'a pas hésité une seconde lorsque nous l'avons sollicité pour un entretien où il devait ressasser les meilleurs souvenirs de sa carrière et évoquer ses différentes participations à la Coupe du Monde. Malgré un emploi du temps chargé, c'est avec un grand plaisir qu'il s'est prêté au jeu des questions-réponses. Et, tout au long de l'interview, il a aussi fait montre de franchise et de spontanéité, y compris sur quelques sujets sensibles comme la comparaison entre le style de jeu des sélections auriverdes à travers le temps ou la brouille de 2010 avec Raymond Domenech.


"Le football vous donne beaucoup, mais il vous enlève beaucoup aussi"


Pour commencer, comment allez-vous ? Nous n'avons plus trop de nouvelles de vous depuis la fin de votre mission avec le Brésil. Que faites-vous aujourd'hui ?

Carlos Alberto Parreira : Cela fait un bon moment que je suis à la retraite, que je ne suis plus coach. Mais je suis toujours impliqué d'une certaine manière. Je reste "connecté". J'enseigne notamment à l'Université de Rio de Janeiro, deux fois par semaine. Un travail qui est important pour moi. Nous parlons de football avec les étudiants. Et je fais également partie du groupe d'étude technique de la FIFA. Nous serons présents en Russie cette année pour voir et analyser les différents matchs. Mais, pour ce qui est de ma carrière d'entraineur, c'est définitivement terminé. C'est le passé. Il est temps de laisser la place aux autres.

N'était-ce pas compliqué de dire "J'arrête". Car vous avez été entraineur pendant presque cinquante ans. Dire adieu à cette vie, c'était difficile ?

Non, ce n'était pas dur parce que j'étais préparé psychologiquement à dire au revoir. J'ai commencé à travailler comme entraîneur en 1967 avec la sélection ghanéenne. Donc, j'ai exercé pendant presque 50 ans. Le match contre la France, lors du Mondial 2010, était mon dernier en tant qu'entraîneur. J'étais prêt à dire stop et passer à autre chose. Je garde bien sûr de très bons souvenirs de mon parcours. Mais pour répondre à votre question, non ce travail ne me manque pas. Pourquoi me manquerait-il ? Maintenant, je suis avec ma famille, avec mes enfants, j'ai mon hobbie de photographe et de peintre.  Aujourd'hui, je fais des choses que je ne pouvais pas faire avant. Vous savez, le football vous donne beaucoup, mais vous enlève beaucoup aussi. Maintenant, je me consacre à ma famille, à mes amis. Je voyage, je vis d'autres expériences. Donc, il n'y a pas de regrets. Absolument aucun.

Aujourd'hui, quand vous vous retournez, que retenez-vous avant tout de vos six Coupes du Monde disputées ? Les résultats que vous avez obtenus ou les aventures humaines ?

Une carrière est faite de hauts et de bas. Il y a des satisfactions et aussi des déceptions. Mais à la fin, vous gardez le succès et les souvenirs de bonnes choses et vous oubliez les mauvaises choses. Ce n'est pas facile d'être champion du monde. Il n'y a eu que 20 éditions de Coupe du Monde en tout. Très peu de gens qui travaillent comme entraîneur sont devenus champions du monde. Donc, c'est énorme et je suis heureux parce que j'ai eu la possibilité et l'honneur d'expérimenter ça deux fois. En tant que membre du staff technique en 1970, puis comme entraîneur-chef en 1994. Donc, j'ai vécu de très bons moments. Il y a aussi eu quelques échecs, mais je les ai oubliés. Je ne garde que les bons souvenirs dans mon esprit.

L'édition 1994 de la Coupe du Monde, celle que vous avez remportée comme sélectionneur, ça doit être la plus mémorable de toutes…

Pas seulement celle-ci. La Coupe du monde de 1970 fut aussi très mémorable. J'étais un jeune entraîneur et c'était ma première Coupe du monde avec le Brésil. Travailler et vivre cette expérience avec des personnes comme Pelé, Carlos Alberto, Tostao, Rivellino, Gerson, c'était exceptionnel et très spécial. Mais, bien sûr, l'édition de 1994, avec la pression que nous avions à l'époque vu que nous n'avions plus remporté ce tournoi depuis 24 ans, c'était également unique. Cela a mis beaucoup de pression sur les joueurs et le staff. La presse était très exigeante et nous devions être très forts mentalement pour rester concentrés et essayer de gagner cette Coupe du Monde. 24 ans sans titre c'était trop pour le Brésil. Même une présence en finale n'aurait pas été suffisante. Au final, nous l'avons fait et c'était bien sûr exceptionnel.


"Sélectionneur du Brésil, c'est l'un des métiers les plus difficiles au monde"


Vous avez été sélectionneur du Brésil à trois reprises. Ça doit être un métier très stressant, en raison notamment des objectifs élevés qui vous sont assignés.

Oui. Les gens exigent beaucoup de vous, de vos joueurs et de votre staff. Que ça soit l'opinion publique ou la presse, ils n'attendent que les résultats. Ce n'est pas facile et vous devez être très fort mentalement. Vous devez savoir ce que vous voulez pour pouvoir faire face à toutes ces contraintes, ces difficultés. Vous devez avoir une grande personnalité pour supporter tout ce stress. Et il est impératif aussi d'avoir de l'expérience, être quelqu'un de mur dans le football. Vous ne pouvez pas démarrer votre carrière de coach avec ce poste-là. Il faut un long parcours auparavant. Et nous voyons cela avec Tite. Il a 57 ans, il s'est préparé et a été entraîneur de nombreuses équipes avant de prendre en main la Seleçao. Donc, il était prêt pour toute cette pression. Parce que c'est un travail très difficile. Peut-être l'un des plus difficiles au monde. Même si je pense que, d'une manière générale, quand vous êtes entraîneur d'une équipe nationale, partout dans le monde, vous avez beaucoup de pression sur vos épaules.

Remporter la Coupe du Monde, c'est le plus grand accomplissement qui existe. Pourtant, en dépit de ce titre, bon nombre d'observateurs estiment que le Brésil de 1994 n'était pas aussi plaisant à voir que celui de 1982 de Télé Santana. Quand vous entendez ce genre de jugements, est-ce que cela vous agace ou vous irrite ?

Non, cela ne m'a jamais affecté ou touché. Parce que je suis convaincu que nous avions une très belle équipe. Il ne faut pas comparer les équipes nationales à travers le temps. Il y a des matches où il s'agit de faire du beau jeu, et il y en a d'autres où il s'agit de gagner. C'est un fait que l'équipe nationale brésilienne de 1982 avait 4 ou 5 joueurs merveilleux comme Zico, Falcao, Socrates, Cerezo ou Eder. Ils étaient de bons joueurs, mais ils n'avaient pas d'équipe. Une équipe compacte, je veux dire. Celle qui peut aussi bien défendre qu'attaquer. Parce que dans un match, il ne s'agit pas seulement d'attaquer. Ou avoir la possession du ballon. Vous devez avoir un équilibre. Vous devez savoir comment faire la part des choses. Et je pense que le grand avantage qu'avait cette équipe de 1994, bien qu'elle n'avait peut-être pas en son sein les meilleurs joueurs de l'histoire du football brésilien, sa grande force c'est que c'était une équipe équilibrée. Elle savait comment défendre et comment attaquer. Vous savez, certaines personnes au Brésil, la presse, ou plutôt une partie d'entre elles, ne font que critiquer. Moi, je sais que ce qui compte c'est la gagne, surtout en Coupe du Monde. En 1994, nous étions sur une période de 24 ans sans la moindre consécration. Il y avait ce besoin de gagner chaque match sans faire d'erreurs, car la moindre erreur peut vous coûter l'élimination. Et puis, mon avis, c'est que cette équipe a joué un bon football. Elle était très bien organisée derrière, elle savait mettre de la pression sur ses adversaires, jouer en contres et aussi récupérer le ballon. On avait des Zinho, Cafu, Branco, Leonardo, tout le monde travaillait pour l'équilibre général. Et ils le faisaient à merveille. Ce n'était pas spectaculaire, ce n'était peut-être pas une symphonie, mais, encore une fois, en Coupe du Monde, ce qui compte c'est la victoire et éviter au maximum les erreurs. Cette équipe avait parfaitement conscience de cette tâche et de ce qu'elle devait accomplir. Et c'est pourquoi, elle jouait avec confiance, en étant parfaitement organisée. Et il y avait aussi un jeu au sol, avec des passes. À la fin, le résultat est que nous avons gagné la Coupe du Monde. Nous n'avons perdu aucun match. Les rencontres étaient parfois lentes, d'autres au rythme plus enlevé. Et lors de certains matches, on n'a pas mis beaucoup de buts mais on avait constamment la maitrise. Cette équipe était bien organisée, en particulier lorsqu'elle n'avait pas le ballon. C'est ce qui a fait la différence. Et c'est le cas de toutes les équipes brésiliennes qui ont remporté la Coupe du Monde en 1970, 1994 ou 2002.

Et quelle est la Coupe du Monde, qui vous a laissé le plus de regrets ?

Quand j'étais sélectionneur au Moyen-Orient, j'ai constaté que la presse et les journalistes n'avaient pas le sens de la réalité. Ils pensaient que puisque nous étions là, qualifiés, alors nous pouvions gagner. Après tout, un match c'est onze gars contre onze gars. Mais non, ce n'est pas comme ça dans le football. Combien d'équipes ont remporté la Coupe du Monde ? Très peu parmi 200 pays, surtout que certaines l'ont remporté plusieurs fois. Nous devons donc être réalistes. Pour ces équipes du Moyen-Orient et aussi pour l'Afrique, être là, participer à l'évènement, c'est déjà grandiose. Donc, pour moi et mes équipes, s'inviter à cette grande fête c'était comme si on avait déjà gagné la Coupe du Monde parce que la compétition est d'un niveau très elevé. Par exemple, je me souviens qu'en 1982 avec le Koweït, nous avons atteint une Coupe du Monde où seules deux équipes africaines participaient. Et c'était notre toute première participation. Nous avons alors affronté de grandes nations comme la France et l'Angleterre. La différence est énorme entre les petits pays et les autres. Mais vous devez être là. Peut-être qu'en 2006, avec le Brésil, nous avons eu de très bons joueurs et nous pouvions faire plus. Nous avons atteint les quarts de finales, mais nous aurions dû atteindre les demies, la finale et même la gagner. Mais ce n'est pas facile de gagner deux Coupes du monde d'affilée. Seules deux équipes l'ont fait dans l'histoire, l'Italie (1934 et 1938) et le Brésil (1958 et 1962).


"Je n'en veux pas à Domenech, je lui ai pardonné"


De manière générale, y-a-t-il des pays ou des postes où vous auriez souhaité rester plus longtemps ? Vous pensez que vous êtes parti trop vite ?

Non, rester 5, 6 ou 7 ans dans un pays est plus que suffisant. Si vous regardez le monde du football, il n'y a que quelques cas d'entraîneurs qui sont restés plus d'une décennie à un même poste. Il y a des exceptions comme Wenger et Ferguson, mais c'est tout. Je pense que pour un entraîneur d'équipes nationales, une ou deux coupes du monde avec la même sélection c'est le maximum qu'on peut faire. Et au Brésil, c'est encore plus difficile de durer. La pression est trop grande et le travail est très stressant, avec beaucoup d'exigence. Aucun relâchement n'est possible. C'est pourquoi je suis resté 3,4 ans à chaque poste, puis je disais merci à mes employeurs et je m'en allais. Vous savez, vous devez à chaque fois vous qualifier pour une compétition. La Coupe du Monde se termine, vous devez penser à la Copa America ou à l'Euro, et quand ce n'est pas ces tournois-là c'est les qualifications aux JO. Et c'est un éternel recommencement.  Il n'y a aucune pause, pas de répit. C'est extrêmement usant.

La France est l'un des adversaires que vous avez le plus souvent affronté en Coupe du Monde (4 fois). Que retenez-vous de ces rencontres ?

Je me souviens surtout que nous avons perdu en 2006 contre eux. Il y avait une très bonne équipe en face, très bien organisée et très expérimentée. Ils ont ensuite atteint la finale, et où ils auraient pu gagner avec des talents comme Zidane, Henry, Makélélé et Ribéry. Contre nous, ils ont fait un très bon match. Ils ont bien défendu, avec un bloc bas et ont ensuite converti l'une de leurs rares occasions. Nous avons aussi joué contre eux en 1986. Ça nous a aussi été défavorable, mais je n'étais pas en poste à ce moment-là. Personnellement, j'ai également joué contre eux en Afrique du Sud en 2010. Le dernier match du premier tour et c'est la seule fois où ça m'a souri. De manière générale, la France a toujours été un adversaire coriace pour le Brésil. Et aujourd'hui aussi, c'est toujours une bonne sélection. L'une des équipes les plus fortes au côté du Brésil, avec les joueurs de la trempe de Pogba, Griezmann et Mbappé. Leur secteur offensif est impressionnant.

En 2010, le match contre la France a été marqué par le mauvais geste de Raymond Domenech, qui a refusé de vous serrer la main. Huit ans après, avez-vous digéré ce geste, compris ou même pardonné ? Ou est-ce qu'aujourd'hui encore vous êtes furieux contre lui ?

Non, je n'ai aucun mauvais sentiment contre lui. Je savais qu'il vivait une période très difficile avec son équipe. Et il y avait beaucoup de pression sur eux. Mentalement, psychologiquement, c'était difficile à cause des problèmes à l'intérieur du groupe, entre les joueurs et aussi les mauvais résultats enregistrés. Je savais qu'il souffrait et qu'il était dans le dur, dans cette position de sélectionneur et à ce moment-là. Quand le match s'est terminé et que je me suis dirigé vers le vestiaire, je l'ai vu se tenir debout devant la ligne de touche. Je me suis dit pourquoi ne pas rester avec lui, vu que c'était le dernier match. Pour eux, et pour nous. Mais il a été très agressif. Et je n'ai pas vraiment compris pourquoi. Il s'est fié à la presse brésilienne qui a dit que j'avais dit que la France ne méritait pas d'aller à la Coupe du Monde. Mais ce n'est pas ce que j'ai dit, je me suis seulement exprimé en faveur de l'arbitrage vidéo, en arguant qu'avec de meilleures technologies, la France pourrait ne pas être qualifiée. Et la presse brésilienne avait déformé ça. Mais je lui ai pardonné, je ne suis pas aigri ou rancunier. Après ce match, dans le vestiaire, un de ses assistants ou membres du staff est venu me voir et a dit : "coach, je suis désolé que ces choses se soient passées, cela ne devrait pas arriver, et je ne sais pas pourquoi il a réagi de cette façon" . Moi, j'ai seulement dit à la presse brésilienne que si l'assistance vidéo était utilisée, le but de Henry contre l'Irlande n'aurait pas été accordé. C'est tout ce que j'ai dit. Rien d'autre. Je n'ai jamais critiqué une autre équipe, un autre pays et un autre entraîneur.


"Neymar n'a jamais laissé tomber son peuple"


Parlons de la Coupe du Monde qui arrive. Avec votre expérience, pensez-vous que le Brésil est armé pour remporter la Coupe du Monde ?

Nous sommes prêts je pense. L'équipe tient la route. Nous avons aussi de l'expérience. Et, on a peut-être aussi la meilleure ligne d'attaque du monde avec des joueurs comme Firmino, Gabriel Jesus, Neymar et Coutinho. Je ne pense pas qu'il y a une autre équipe avec un tel potentiel offensif. À part peut-être la France. Mais, je le repète, ce n'est pas suffisant pour gagner la Coupe du Monde. Vous devez avoir un bon équilibre. Et Tite apporte justement cet équilibre à l'équipe. La confiance est de retour et donc, forcément, le Brésil est l'un des favoris. A ses côtés, je dirais qu'il y a aussi l'Espagne, l'Allemagne et même la France. Les Bleus, je les ai vus contre l'Italie, ils ont beaucoup de bons joueurs.

N'y a-t-il pas trop d'attentes sur Neymar, qui arrive blessé et à qui on demande de guider l'équipe nationale ?

Je pense qu'il est prêt. Au cours de sa carrière, il a toujours répondu aux attentes. Il n'a jamais laissé tomber les gens. Dès son plus jeune âge, il a toujours été à la hauteur. Il était très tôt champion avec Santos, il a ensuite remporté la Copa Libertadores. Après, il s'est rendu au Barça, où il a remporté de nombreux titres aux côtés de joueurs tels que Suarez ou Messi. Il a aussi bien réussi d'entrée au PSG, et je ne parle pas de tout ce qu'il a fait pour la sélection brésilienne. Il est très proche d'où était Pelé. Il est exceptionnel et il est incontestablement prêt pour cette Coupe du Monde.

Propos recueillis par Naïm Beneddra