Arsenal-Tottenham - Les secrets de la méthode Emery pour succéder à Wenger

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Goal dresse un bilan des premiers mois d'Unai Emery à Arsenal avec l'éclairage de Romain Molina, auteur de l'ouvrage "Unai Emery - El Maestro".

En fermant le chapitre de son aventure à Paris, il y a six mois, avant de traverser la Manche pour succéder à un monstre absolu de l'ère moderne, Unai Emery avait une idée en tête :  "gesticuler, à nouveau. Être davantage (lui)-même" . C'est en ces termes accordés au média Tactical Room que l'Espagnol a quitté la France avec élégance, à la fin du printemps, sans se retourner. Parce qu'il poursuit sa route à Arsenal, l'un des rares clubs affiliés à un homme, sa nouvelle vie est un immense défi. Le règne d'Arsène Wenger a duré vingt-deux ans, Unai Emery a trop de respect pour le renier, mais il écrit simplement une page nouvelle. Et comme il le souhaite, elle deviendra peut-être son œuvre. 

SON ACCLIMATATION EN ANGLETERRE 

L'Angleterre est le quatrième pays inscrit sur le C.V. d'Unai Emery après l'Espagne, la Russie et la France. Depuis son arrivée à Londres, il y a des scènes qui ne mentent pas, comme quand l'ancien entraîneur du PSG confesse, tout sourire, que son addiction à la série britannique Peaky Blinders l'aide à parfaire son anglais. Ou comme quand il déclenche un fou-rire en conférence de presse en répondant à un téléphone d'un journaliste posé sur la table. Détendu, avenant, parfois taquin, Unai Emery semble à son aise dans un Royaume où les techniciens étrangers apportent leur savoir-faire depuis de longues années. Pour Romain Molina, auteur de l'ouvrage "Unai Emery - El Maestro" en 2017, c'est une question de contexte. De club, déjà, et de pays.  "Est-ce qu'il est beaucoup plus épanoui en Angleterre ? Oui il l'est parce que le pays déjà, c'est un pays qui est différent au niveau foot", explique-t-il à Goal . Tu respires une passion. Et puis à Arsenal, il y a peut-être moins de statuts de stars, des joueurs peut-être moins forts individuellement mais qui ont justement ce désir d'apprendre. Quand toi tu es entraîneur tu es forcément touché par ça ". L'histoire est lancée.

SES RÉSULTATS, SON STYLE DE JEU

Avant la période charnière des fêtes, Arsenal est dans les clous. Le club de Londres s'est placé, sans faire de bruit, derrière les quatre mastodontes des dernières saisons en Angleterre (Manchester City, Liverpool, Tottenham et Chelsea). Les Gunners figurent à onze points du champion en titre, mais il ne sont aussi qu'à six petites unités de son dauphin. En cas de succès dans le North London Derby , ils dépasseraient même les Spurs. Il faut quand même recontextualiser les choses : cette photographie est très prometteuse pour un club appelé à entamer un nouveau cycle. Elle découle, entre autres, d'une série assez extraordinaire. C'est simple, Arsenal n'a pas perdu un match depuis le 18 août et un revers contre Chelsea (2-3), lequel suivait une défaite initiale contre City (0-2). Depuis, le club londonien a terminé l'été et débuté l'automne comme une tempête qui rafle tout sur son passage, signant 11 succès de rang (!) entre fin août et fin octobre. Le rythme a ralenti, mais au total, cela fait 18 matches que cet Arsenal version Emery n'a pas connu le goût de la défaite.

XI Arsenal

Onze le plus utilisé par Unai Emery : l'Espagnol privilégie un système en 4-2-3-1. Un schéma qu'il a fréquemment utilisé par le passé, à Valence ou à Séville.

Et puis les résultats sont une chose, mais la manière en est une autre. Deuxième attaque la plus prolifique de Premier League derrière la machine de Guardiola, Arsenal affiche un style dynamique loué par les observateurs. "Unai n'est pas un destructeur comme certains peuvent l'être en disant : 'c'est mon chemin et rien d'autre'. Il souhaite s'appuyer sur tout l'héritage laissé par Wenger et rajouter sa sauce avec ses méthodes, mais sans oublier ce qui a fait l'histoire d'Arsenal" , souligne Romain Molina. Le jeu est une partie intégrante de cet héritage. Tout en perpétuant l'identité léchée de Wenger - un jeu court, une volonté de repartir de derrière - Unai Emery a ajouté sa patte dans l'expression collective des Gunners. Son équipe est celle qui tient le plus le ballon en Premier League derrière le City de Guardiola et le Chelsea de Sarri - deux adeptes du football de possession - mais elle est aussi capable de piquer dans un style plus direct. Surtout, elle montre des vertus d'agressivité (dans son pressing, notamment) qu'on ne soupçonnait plus à la fin de l'ère Wenger. Bref, Unai Emery a bien remis Arsenal sur la carte des clubs qui comptent, et ça, c'est une première victoire. 

SON MANAGEMENT

Toute la clé de la réussite d'Unai Emery réside dans son management. En prenant les commandes de l'équipe d'Arsenal, l'Espagnol a trouvé un groupe de joueurs moins médiatisés, moins "aboutis", et par définition plus réceptifs à s'inscrire dans un cadre d'apprentissage. À Arsenal, Emery construit, bâtit, transmet. Pour Romain Molina, la constitution de l'effectif du club s'harmonise avec la méthode de l'Espagnol. "Je dirais que Tuchel est plus adapté à l'effectif et au contexte du Paris Saint-Germain, et qu'Unai est parfaitement adapté à l'après-Wenger, au contexte et au fonctionnement d'un club comme Arsenal", explique-t-il, avant de dresser le parallèle avec son ancien rôle. "Je pense qu'être entraîneur du Paris Saint-Germain est un job magnifique, mais c'est un job super dur aussi. C'est pour ça qu'il ne faut jamais sous-estimer ce que fait Tuchel ou autres. Les gens pensent que c'est facile parce que la Ligue 1 serait d'une faiblesse abyssale mais c'est un des jobs les plus usants parce qu'à Paris, tu manages des egos. Et il y a aussi une chose qui est particulière à Paris - et ce n'est pas la faute du PSG - c'est que les joueurs n'ont pas à se forcer. C'est un vrai soucis parce que quand tu veux mettre des choses en place, l'attention des joueurs est moindre parce qu'ils savent que quoiqu'il arrive ils vont gagner"

PS Romain Molina

Pour autant, il serait réducteur et franchement injuste d'enfermer Unai Emery dans une case. La transmission est l'essence de son métier, mais son champ de compétences est beaucoup plus vaste. Romain Molina le rappelle : les grandes stars n'effraient pas le technicien basque. "Dire qu'Unai ne peut pas réussir avec de grandes stars, c'est faux sinon tu ne réussis pas avec David Villa, tu ne réussis pas avec d'autres mecs qui avaient un vrai ego. Au début ça n'a peut-être pas été facile avec Neymar mais globalement il y a eu bien pire. Mbappé, il n'y a pas eu de soucis non plus, au contraire. Unai a un management où il aime les mecs qui ont faim et qui ont envie de se dépasser. Pour lui, le collectif passe avant tout mais il a bien conscience aussi de la valeur de ses stars" .  Il y a star et star, d'ailleurs. Toutes ces fortes têtes ne sont pas à mettre dans le même panier. Romain Molina touche du doigt la spécificité de l'Espagnol dans son rapport avec les joueurs. "Unai est très fort avec les écorchés vifs, type Xhaka, Ever Banega, Felipe Melo... Peut-être moins avec les joueurs qui sont plus sur les gestes affectifs, comme Neymar, les démonstrations d'affection. Là où il a le plus de succès c'est avec les écorchés vifs dont on dit il n'y a plus rien à faire. Ou les mecs qui ont vraiment une passion pour le foot, des mecs comme Mata, Silva, Alba. Avec tous ces joueurs-là, il a eu énormément de succès". 

SA COMMUNICATION, SON IMAGE PUBLIQUE

Comme partout, le foot est un monde d'image. C'est une donnée avec laquelle Unai Emery a dû composer en permanence dans la lumière de la capitale. Disséqué, encensé, égratigné, parfois méprisé, l'Espagnol a tout connu à Paris. Il avait fait le choix d'assurer sa communication en Français. De l'autre côté de la Manche, il a opté pour l'Anglais. Un risque pour l'impact de son message ?  "Lui, ce qui l'importe, c'est son groupe", tranche Romain Molina. "À Arsenal, beaucoup de joueurs ne parlent pas Anglais, ou pas bien. Il dirige un effectif très cosmopolite qui est très loin de ce qu'il a connu en Espagne par exemple, où quasiment tous les joueurs parlaient la même langue, c'est à dire l'Espagnol. Là, ce n'est pas du tout le cas"

L'autre aspect du problème, ce sont les relations avec la presse. Le biographe d'Unai Emery rappelle ainsi une anecdote qui a marqué un virage dans son rapport aux médias. "L'un des tournants depuis son passage au PSG, c'est le coup des bouteilles (l'Espagnol avait des bouteilles d'eau disposées sur sa table pour une explication sur la concurrence, ndlr). On lui a quand même reproché d'avoir fait ça d'une manière préméditée ou d'avoir voulu faire le buzz ! Il avait déjà fait ça en Espagne une fois pour expliquer quelque chose. Donc à partir de là il part du principe que l'idée c'est de protéger le groupe, être toujours positif. En entretien individualisé c'est autre chose. Les conférences de presse, il ne veut pas que ça ait d'impact parce qu'il pense que le moindre le petit truc peut être interprété. Il faut en dire le moins possible et rester positif. Tout ce qu'il a fait au PSG il ne l'a pas fait devant les caméras" , souligne Romain Molina. "Il a tendance à ne pas communiquer quand il parle avec les gens en privés, même pour les recadrer ici ou là. On ne l'a jamais entendu (dans la presse), mais c'est sa méthode, il a toujours fait ça".

LA SUITE : ÉCRIRE SA PROPRE HISTOIRE

Unai Emery n'est qu'au début de son histoire avec Arsenal. Assurer la succession d'un mythe est une mission périlleuse pour toutes les composantes du club. Pour lui, bien-sûr, mais aussi pour son board. À Manchester United, autre institution anglaise façonnée par le talent d'une grande figure, la période de l'Après est très chaotique. Choisi par Sir Alex Ferguson, David Moyes n'a pas fait l'affaire. Cinq ans plus tard, le club du nord-ouest peine toujours à s'affranchir de l'ombre de Fergie. "Moyes a eu de bonnes réussites à Everton mais ce n'est pas comparable avec ce qu'a fait Unai avant d'arriver à Arsenal" , note Romain Molina. "Ensuite, deuxième chose, il y avait l'ombre de Ferguson de manière perpétuelle à Old Trafford, d'une parce que c'est presque lui qui a choisi le successeur, qu'il est écossais etc, et de deux parce qu'il était toujours là, surtout. Wenger a eu la décence - et surtout le grand courage - de ne pas être là. Il ne plane pas au-dessus de l'Emirates". 

Basculer dans l'Après, c'est aussi imaginer un autre modèle, une autre structure. Et c'est ce qu'Arsenal a fait.  "Il ne faut pas oublier qu'il a été engagé comme head coach, pas comme manager à l'anglaise", fait remarquer Romain Molina. "Il fait partie d'un processus de métamorphose à Arsenal avec Raul Sanllehi (nouveau directeur du football, ndlr) parce que c'est un des rares managers qui n'a pas tendance à s'occuper beaucoup des transferts. Dans ce sens-là il se rapproche de Marcelo Bielsa qui est un entraîneur vraiment focalisé sur le jeu. Il y a très peu de managers comme ça. Il y en a de plus en plus qui aiment toucher l'argent et qui parlent avec les agents. C'est pour ça qu'on peut reprocher plein de trucs à Unai, mais on ne pas lui reprocher un truc : c'est l'honnêteté. Dans un club comme Arsenal, quand tu vas dans une transformation et que tu prends un entraîneur comme head coach et pas comme manager, tu as besoin d'un mec qui justement respecte les positions. C'est ça le plus important pour Arsenal. Dans la mentalité et les compétences, il est exactement ce qu'ils recherchaient".

Emirates Stadium Arsenal 11032018

Pour écrire la suite de son histoire à Londres, Unai Emery devra continuer à faire ce numéro d'équilibriste : cultiver le passé tout en dessinant l'avenir. Avec sa propre personnalité. Ses propres idées.  "Je pense qu'il fallait un gentleman qui a un respect pour l'histoire" , conclut Romain Molina. "Unai a compris cela tout en apportant une méthode qui, en effet, est différente. Cela ne veut pas dire qu'avant c'était moins bien, ça veut juste dire que maintenant c'est une nouvelle ère : c'est l'ère Emery".

Le dernier ouvrage de Romain Molina, La Mano Negra, est disponible dans tous les points de vente.

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Propos recueillis par Jean-Charles Danrée
 

 

 

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