Barcelone et Bilbao, entre identité et universalité

Goal revient sur le culte du régionalisme dans le football espagnol à travers deux de ses avatars les plus prégnants : Barcelone et Bilbao.
Le Barça et l'Athletic. Deux clubs uniques dans le paysage du football européen et mondial. En compagnie du Real Madrid, ils n'ont jamais été relégués. Ils partagent le même squelette de gestion que le club merengue, avec la place prépondérante des socios dans l'organigramme, eux qui élisent leurs dirigeants. La différence se situe surtout au niveau identitaire et elle est marquante entre le club de l'establishment et de la royauté et ceux des "régions autonomes", éternels porte-étendards de non moins éternelles revendications identitaires.

Coup de pied aux cultes

Real, Barça, Bilbao, trois clubs qui puisent leur armature mythologique dans la singularité de leurs statuts, mais si l'un reste l'avatar du pouvoir en place dans l'imaginaire collectif, les deux autres s'appuient sur leurs identités et communautés respectives avant tout.

San Mamés, le stade de Bilbao, existe depuis 1913. Cette enceinte de près de 40.000 places affiche souvent complet, avec une moyenne de fréquentation de plus de 35.000 spectateurs lors de la dernière décennie. Mais la billetterie et la vente d'écharpes aux abords du stade n'a plus suffi face aux nouveaux challenges économiques et les supporters basques, qui avaient pourtant préféré (à 76%) une relégation au fait de voir des joueurs étrangers peupler le vestiaire selon un sondage publié dans le quotidien généraliste El Mundo, et qui ont fini par regarder la dure réalité en face. Doucement, mais sûrement, Barcelone et Bilbao se sont adaptés aux exigences du football moderne. L'Athletic, avec la bénédiction d'une majorité de socios, s'est permis d'envisager de recruter des joueurs issus de la diaspora basque et des joueurs formés dans un club basque, diluant ainsi son identité sur l'autel de la compétitivité et surtout, de la survie.

Tels des Don Quichotte, le Barça et Bilbao se sont longtemps vus comme des héros qui luttent contre les géants agressifs et menacent leurs communautés en agitant les bras. "Je leur livrerai une inégale et terrible bataille !", promettait le gentilhomme de la Manche, avant de se rendre compte qu'il s'agissait de moulins à vent. Les deux clubs, à l'inverse du célèbre personnage de la littérature espagnole, ont su freiner avant l'impact et reconsidérer leurs positions dans une Espagne où depuis longtemps, on ne compte plus s’embarrasser de postures morales ankylosantes.

Se refaire le maillot

Ainsi, en 2008, même Bilbao, longtemps fier d'être le dernier club sans sponsor dans le microcosme du football espagnol, produisant même son propre kit, a fini par céder en optant pour un deal de sponsoring avec la raffinerie basque Petronor, pouvant au moins se targuer de promouvoir une entreprise du Pays Basque. Le budget fut approuvé à 56% par les socios lors d'une assemblée générale extraordinaire. Depuis, Bilbao a opté pour un autre sponsor, Kutxabank, société bancaire basque.

Alors que le Qatar est venu se refaire le maillot chez les esthéticiens catalans du beau jeu, l'Athletic Club et le Barça se sont peu à peu écartés de leurs rôles de représentants idéologiques et institutionnels pour se rapprocher de leur fonction première de clubs de football. Dans un pays où les ancrages identitaires sont les plus profonds, où le débat continuel sur l’identité se pose dès le niveau régional et où la plupart des clubs revendiquent ouvertement une culture communautaire forte ainsi que des valeurs à coloration locale robustes, le combat idéologique n'est désormais plus la raison d'être des formations catalanes et basques, mais plutôt une tradition à perpétuer dans la mesure du possible et surtout un luxe inatteignable dans le contexte économique actuel. La formation restant un moyen viable de promouvoir cette fameuse identité locale.

Rien de plus qu'un club ?

La présence de jeunes joueurs du cru dans l’effectif d’un club devient dès lors une priorité plus qu’une nécessité. On ne s’appuie plus sur la réserve pour pallier d’éventuelles absences ou défections dans le groupe, on cultive la jeunesse par pure fierté (c’est devenu un argument électoral pour les candidats à la présidence des clubs) et on présente les adolescents qui font leurs gammes comme les garants de la pérennité de la philosophie du club et les véhicules de la flamme atavique censés perpétuer et représenter les vertus séculaires.

L'identité de certains clubs espagnols tient plus désormais de l'argument marketing que de la lutte sans merci pour la reconnaissance. Et en 2015, on ne peut que constater le couchant des illusions identitaires du football espagnol, érodées par les assauts acides et incessants des vagues de flux monétaires de tous bords et de toutes provenances, transportant avec elles un tumulte de promesses ainsi que le murmure vagissant des fantômes du passé.