EDITO | Nasri, déjà le crépuscule ?

Samir Nasri ne joue plus en sélection et se contente de bribes de matches dans son club. Comment, malgré son talent, s’est-il retrouvé dans une situation aussi regrettable ?

GOAL Par Naïm Beneddra

On dit qu’à l’approche de la trentaine, un footballeur est en pleine force de l’âge. Il n’est ni trop jeune, ni trop vieux et dispose de suffisamment de vécu et de ressources physiques pour produire son meilleur rendement. Le Français Samir Nasri se situe justement dans cette période-là de sa vie (il a fêté ses vingt-huit ans en juin dernier). Mais, au lieu d’être au top et confirmer enfin toutes les promesses qu’il avait laissées entrevoir en étant jeune, le natif de Marseille affiche plutôt une petite forme. Ces derniers mois, la courbe de son évolution pointe même irrémédiablement vers le bas et on peut se demander si un réveil de l’ancien phocéen est possible ou s’il est parti pour continuer à régresser jusqu’à devoir raccrocher les crampons sans gloire, ni honneur.

Pellegrini ne lui fait plus confiance

Il y a à peu près quatre ans, Nasri traversait la meilleure période de sa carrière. Avec son équipe d’Arsenal, il multipliait les bons matches et, en sélection, il retrouvait progressivement du crédit après avoir manqué le wagon pour le Mondial sud-africain. Ses efforts, sa combativité et aussi sa force de caractère ont été salués de toutes parts et lui ont valu d’être élu joueur français de l’année (ndlr, par l’hebdomadaire en France Football). C’était donc en 2011, mais on a l’impression que c’était il y a une éternité tant l’ex-olympien a déçu depuis, en accumulant les décisions manquées et en faisant plus parler de lui en dehors des terrains que sur. Le destin type d’un joueur qui, après un début de parcours exceptionnel, se disperse en route pour finalement passer à côté d’une superbe carrière.

Aujourd’hui, il suffit de jeter un œil sur les statistiques de Nasri au sein de son équipe anglaise de Manchester City pour admettre qu’il n’est plus que l’ombre de ce joueur qui avait illuminé l’Angleterre peu après son arrivée en signant notamment un doublé lors d’un succès contre Manchester United. Que ce n’est peut-être que son frère jumeau qui avait joué un rôle prépondérant dans la conquête des deux titres de champion des Eastlands. L’hypothèse d’un passage à vide, un coup de moins bien, aurait été recevable, mais pas lorsqu’il dure pendant un an et demi. Car c’est bien au printemps 2014, suite à son retour de blessure, qu’il faut remonter pour retrouver un Nasri fringant, motivé et constant dans ses performances. Certes, il y a bien eu depuis quelques coups d’éclat, comme cette soirée romaine, où il offre la qualification à City pour les huitièmes de la C1, mais ils n’ont pas connu de confirmation.

En 2015-16, Nasri n’a disputé que la moitié des matches de sa formation (6), toutes compétitions confondues, dont un seulement comme titulaire (face à la Juventus). Cela donne une idée assez claire de ce qu’est devenu son statut du côté de l’Etihad Stadium. Il y a quelques jours, lorsque ce maigre constat lui a été dressé sous les yeux, il s’est défendu en rappelant qu’il venait tout juste de reprendre le chemin des terrains. Or, il a bien été présent dès l’entame de la saison et sa dernière indisponibilité qui dépassait les deux semaines de compétition remonte au mois de janvier dernier. Par orgueil, il va assurément se garder de le reconnaitre mais s’il se retrouve aujourd’hui plus souvent sur le banc, voire dans les tribunes, que sur le rectangle vert, c’est avant tout parce qu’il ne peut plus rivaliser avec ses concurrents directs au poste, tels que David Silva, Jesus Navas, Raheem Sterling et Kevin De Bruyne.

SES PRESTATIONS EN PL ET C1 DEPUIS SON ARRIVÉE À MAN CITY EN 2011 (AVEC OPTA)
Saisons Matches joués Buts Passes décisives Minutes jouées Décisif toutes les x minutes
2015/2016 7 1 0 293 293
2014/2015 30 3 7 1967 197
2013/2014 41 8 11 2927 154
2012/2013 34 3 7 2206 221
2011/2012 36 5 9 2597 186

Un rendement qui va decrescendo

Les défenseurs de Nasri relèveront peut-être que dans un club, à l’effectif moins riche que celui de Man City, il serait sans doute plus souvent aligné. C’est possible, mais le problème du Français ne concerne pas uniquement son temps de jeu, mais aussi son rendement et son efficience qui ont considérablement décliné récemment. En 2013/2014, lors de ce qui reste sa plus belle saison avec les Sky Blues, il était décisif (but ou passe décisive réalisés) toutes les 154 minutes. Aujourd’hui, il lui faut presque le double de ce temps pour pouvoir être impliqué dans un but de son équipe. Ce n’est pas un hasard et si on considère, et comme on a coutume de le dire, qu’un joueur ne peut perdre toutes ses qualités du jour au lendemain, alors le problème est forcément dans la tête. Mentalement, celui qui a été surnommé le "Petit Prince" à ses débuts, n’a plus le profil d’un très grand joueur. Au mieux, on pourrait le cataloguer comme un bon élément sans plus. Un élément qui, à City ou dans un autre grand club européen, serait surtout destiné à faire le nombre.

Alors, quel a été le tournant dans sa carrière qui a fait qu’il y a eu un avant et un après, une sorte de point d’inflexion où le basculement sur la mauvaise pente s’est opéré ? La réponse qui s’impose comme une évidence c’est sa décision de mettre un terme à sa carrière internationale, prise au sortir de l’été 2014. Ça serait un euphémisme de dire que son aventure avec les Bleus n’a pas été une très grande réussite, et il sera le premier à l’affirmer, mais vivre sans semble lui avoir causé beaucoup plus de torts que de bien. Rien ne dit, bien sûr, qu’il aurait été rappelé par Didier Deschamps s’il n’avait pas opté pour ce choix radical, mais la logique laisse supposer qu’en prenant soi-même ses distances avec la sélection de son pays, il s’est mis dans une position délicate et q'ili lui était difficile d’assumer. En faisant une croix sur l’équipe de France, tout en empruntant le rôle de victime, il se retrouvait face à la pression de devoir à tout prix réussir en club. Manifestement, c’était la pire des solutions pour espérer rebondir et prouver sa valeur.

Il gagnerait à se remettre en question

Comme la plupart des grands espoirs de la génération 1987, tels que Jérémy Ménez et Hatem Ben Arfa, Nasri n’a pas connu une carrière rectiligne et il ne serait pas exagéré de dire qu’au vu de son potentiel, il n’a pas atteint le niveau auquel la plupart des observateurs le prédestinaient. Il peut, au même titre que les deux autres joueurs cités, se décrire comme un incompris, un joueur dont on n’a pas su tirer le meilleur parce qu’on s’est gardé de lui offrir la liberté demandée pour pouvoir s’exprimer. En outre, Nasri peut aussi regretter de ne pas être resté plus longtemps sous les ordres d’Arsène Wenger, le seul entraineur avec qui le courant était magnifiquement passé. Mais, il est aussi certain qu’il n’est pas exempt de tout reproche. Si, au moment de raccrocher les crampons, sa liste des regrets sera plus garnie que celle des fiertés, c’est avant tout à lui-même qu’il devra s’en vouloir.

Le monde du foot est sans pitié et fait d’injustices. Soit, mais lorsque celles-ci se répètent, c’est que quelque chose cloche forcément et que les critiques reçues ne sont pas toutes exprimées dans le but de blesser. Depuis plusieurs années, et c’est ce qui lui a assurément couté sa place dans le groupe France, Nasri s’entête à dire qu’il n’aime pas être remplaçant. Qu’il veut jouer tout le temps et que les joueurs retenus à sa place ne valent pas mieux que lui. Entre l’ambition et la prétention la frontière est mince, et c’est avec ce genre de postures qu’on franchit la ligne sans s’en rendre compte. Inflexible et jusqu’au-boutiste, Nasri gagnerait à se remettre en question plus souvent surtout que sa vie en club tend à connaître le même triste sort que celle en sélection. Car, à 28 ans, s’il est plus proche de la fin de son parcours que du début, rien ne l’empêche de soigner sa sortie et d'essayer d’atteindre le sommet de son art. Chose qu’il n’a probablement pas encore réussi à faire.