Croatie vs Nigeria

ENTRETIEN - Nigeria, Taribo West : "J'aurais plus de plaisir à affronter Messi que le contraire !"

16/06/2018
Croatie vs Nigeria
Croatie
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Nigeria
EXCLU GOAL - Avant l'entrée en lice du Nigeria face à la Croatie, Taribo West évalue les chances des Super Eagles et retrace sa riche carrière.
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Pour son allure, son jeu, sa coupe de cheveux et ses tacles rugueux, Taribo West est de la caste des joueurs que l'on oublie pas. Il y a une vingtaine d'années, ce colosse avait fait un passage remarqué en France, à une époque où il était encore possible de voir une ville de 40.000 âmes bousculer le paysage de l'élite. Il était aussi un maillon essentiel de la génération la plus douée de l'histoire du Nigeria, championne olympique en 1996, à Atlanta. Pour Goal, il a accepté de se retourner sur son passé, tout en ouvrant le nouveau chapitre de sa vie. Le ton est démonstratif. Les fous rires, communicatifs. Les tresses vertes ne sont plus là, mais Taribo West est bien un personnage haut en couleur. Entretien. 


« J'ai de grands souvenirs dans votre pays »


ll y a 20 ans, vous disputiez avec le Nigeria la Coupe du monde 1998 en France. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience ?

C'était triste.

Triste ?

Oui. Nous n'étions pas dans les conditions pour pouvoir montrer tout le potentiel que nous avions dans l'équipe. On avait des problèmes avec la Fédération. Philippe Troussier nous avait qualifiés, et quelques mois avant le début de la compétition, il y a quelqu'un d'autre qui est arrivé (le technicien français avait été remplacé en décembre 1997 par le Serbe Bora Milutinovic, ndlr). Ça a changé notre programme, ça a coupé notre élan. L'équipe était bien avant ce changement. On avait fait une bonne campagne de qualifications avec un entraîneur et au bout du compte, avoir un chamboulement comme ça... Avec ce remue-ménage, on est arrivés en Coupe du monde sans préparation. La seule chose pour laquelle je suis content en repensant à cette Coupe du monde, c'est qu'elle se soit jouée en France et que la France l'ait gagnée. J'ai de grands souvenirs dans votre pays.

Votre sentiment était difficile à imaginer. Lors de ce Mondial pour votre premier match vous gagnez contre l'Espagne. Et vous terminez même premier de votre groupe, même si derrière vous tombez en huitièmes. 

Oui, mais au final on n'a pas montré notre vrai potentiel. Si on avait été bien préparés, si on avait démarré comme on aurait dû le faire, on aurait été encore plus loin dans ce Mondial. On avait une équipe forte ! On était solides. On pouvait se frotter à n'importe quel adversaire.

Est-ce que ce match contre le Danemark a reflété ce qu'il se passait vraiment ?

Ce jour-là, je pense qu'on a surtout pensé trop tôt au Brésil (le Danemark s'était imposé 4-1 contre les Super Eagles, le vainqueur de ce huitième de finale pouvait affronter le Brésil en quart, ndlr). On pensait battre le Danemark. On avait vraiment le Brésil en tête. Les Danois ont été très forts et nous, nous n'avions pas une bonne condition mentale parce qu'on avait des problèmes qui nous empêchaient de penser pleinement au sport.

Deux ans plus tôt, vous êtes champion Olympique à Atlanta, en 1996. Il y avait Jay-Jay Okocha, Nwanko Kanu, Viktor Ikpeba, Sunday Oliseh... Est-ce que cette génération est la plus belle de l'histoire du Nigeria ?

Oui. Cette génération a montré toute la force du football nigérian. On aurait dû continuer sur cette lancée (des JO, ndlr). Mais au final quand vous arrivez sans être organisés, vous ne pouvez pas montrer tout ce que vous valez. 


« Il manque de l'expérience "européenne" au Nigeria  »


Quel regard portez vous sur la génération actuelle ?

C'est une équipe qui n'a pas beaucoup de joueurs expérimentés. On n'a pas de grands, grands joueurs. Mais bon, je crois que le sélectionneur Gernot Rohr a bien bossé. Collectivement, je trouve l'équipe très forte. C'est une équipe jeune, fraîche. 

On parle beaucoup en Europe de Victor Moses qui a été nommé pour le Trophée de Ballon d'Or africain. Quels sont les joueurs les plus importants de la sélection ?

Des joueurs comme Victor (Moses), (Kelechi) Iheanacho, (John) Obi Mikel ont démontré leurs qualités. Et l'avantage aussi de cette sélection est d'avoir un sélectionneur très expérimenté avec Gernot Rohr. Il connait le haut niveau. On compte beaucoup sur lui, sur son vécu.

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Le Nigeria a été une des premières équipes à se qualifier pour cette Coupe du monde 2018. Quelles sont les forces et les faiblesses de l'équipe ? 

Elle a du talent et du mental. Mais je le répète, ces joueurs, en dehors de certains, ont besoin de s'acclimater au très haut niveau. Il manque de l'expérience 'européenne' à cette sélection.

Le Nigeria va affronter la Croatie, puis l'Islande et l'Argentine. Quel doit être l'objectif de la sélection et est-ce qu'ils peuvent se qualifier pour le deuxième tour ? Comment vous voyez la hiérarchie de ce groupe ?

C'est un groupe très difficile... La Croatie est une équipe de très haut niveau en ce moment. Ils ont des joueurs très forts. Ensuite, l'Islande, ce n'est pas une équipe qu'on doit négliger. On a vu ce qu'ils ont fait lors du Championnat d'Europe en France. Et puis il y a l'Argentine qui est une équipe habituée à jouer les plus grandes compétitions internationales... Je ne vois pas le Nigeria faire des miracles. Après Victor Moses et Obi Mikel, il y a qui ? Collectivement, physiquement aussi, l'équipe est forte, mais il n'y a pas beaucoup de grands joueurs. Il y a des bons joueurs... Je crois qu'ils vont essayer de jouer sur ces forces-là.

Vous avez joué à Auxerre. Guy Roux disait souvent que quand un joueur devait faire un marquage individuel sur un attaquant l'adversaire devait sentir l'odeur de son haleine dans la nuque. Comment vous, Taribo West, vous auriez défendu face à Lionel Messi ? Vous aviez une réputation de joueur dur...

(Rires) Si je procède comme à mon époque, je crois que je prendrai plus de plaisir à affronter Messi que le contraire (rires). Parce que moi déjà je travaillais beaucoup pour moi-même, mais j'étudiais aussi beaucoup mon adversaire, la façon dont il se déplace, son style etc... Des fois, je le vois jouer avec Barcelone. Quand on voit les choses qu'il fait... Il est très fort, mais bon... Il faut être bien préparé ! Quand je jouais, il y avait déjà beaucoup de grands attaquants. J'ai joué contre George Weah, Sonny Anderson, Rai, Ginola, Boksic, Vieri, Del Piero, Baggio, Inzaghi... Il y avait du boulot à chaque match ! Quand on regarde les championnats européens aujourd'hui, ce n'est pas pareil. En dehors des grandes équipes, le niveau a beaucoup baissé.


« Guy Roux était capable de venir à 2h du matin chez moi »


Vous avez découvert l'Europe à Auxerre, où vous avez été champion. Quand vous vous retournez quel regard vous portez sur cette période en France ?

C'était bien (il réfléchit, ndlr). C'est grâce à Guy Roux, que j'ai connu à mon arrivée en Europe et qui a découvert beaucoup de talents comme Corentin Martins, Moussa Saïb, Sabri Lamouchi, Lilian Laslandes... J'ai un très bon souvenir de ça. C'était une très bonne période.

Vous avez une anecdote sur Guy Roux ?

Oh oui (rires). Il y en a tellement, Guy Roux était capable de venir à deux heures du matin chez moi !

C'était un "gendarme".

Ah oui (rires). Je me souviens quand on avait joué en Coupe d'Europe contre l'Ajax Amsterdam (phase de poules de Ligue des champions 1996-97, ndlr). On avait gagné 2-1 là-bas. J'avais voulu passer un peu de temps après le match avec mon coéquipier en équipe nationale, (Tijjani) Babangida. Il jouait avec l'Ajax, moi à Auxerre. J'ai dit à quelqu'un : "va dire à Guy Roux que je suis parti le retrouver dans sa voiture derrière notre piste à l'aéroport". Guy Roux a hurlé : "Non, va le rattraper !!!". Je n'ai évidemment pas pu le rejoindre (rires).

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Est-ce que Guy Roux a été l'entraîneur le plus important de votre carrière ?

Oui. Pour tout ce qu'il m'a appris. Il a fait beaucoup. Il reste inoubliable dans ma vie. C'est grâce à lui que j'ai fait tout ça. Je l'ai vu il y a quelques semaines au Libéria où nous étions allé pour l'investiture de George Weah. Il reste une pierre angulaire dans ma vie. Pour moi, ce n'est pas seulement un entraîneur. C'est mon père. 

Est-ce que c'est vrai que vous vouliez toujours travailler votre condition physique ? Dans la petite ville proche d'Auxerre où vous viviez, les gens disent encore qu'à l'époque vous sortiez courir dans votre quartier, qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il grêle... 

Ouais, ouais. Je n'arrêtais pas de travailler, ça c'est vrai. C'était ma force. Après l'entraînement collectif, j'ai toujours couru. Je suis resté à Auxerre quatre ans et de demi, vous savez, et j'ai toujours fonctionné comme ça. Dans l'effectif, durant les périodes de préparation l'été, mon nom n'était jamais là dans le onze. Jamais ! Mais au final j'ai joué beaucoup de matches. Quand vous travaillez, tout le monde le voit. 

Après Auxerre, vous partez à l'Inter où vous jouez avec Ronaldo ou Djorkaeff. Quel est le joueur le plus fort avec lequel vous avez joué ?

Je vais vous citer trois joueurs qui sont INCLASSABLES (il appuye le terme, ndlr). Ces trois-là, on ne peut pas les comparer aux autres. Un : George Weah. Deux : Ronaldo. Trois : Jay-Jay Okocha. Ces trois joueurs-là sont les trois meilleurs que j'ai vu dans ma carrière. Ils pouvaient faire absolument tout ce qu'ils voulaient avec le ballon, à chaque rencontre. Ils faisaient basculer les matches. Ils ne sont pas humains.


« Je suis en paix avec moi-même »


Vous avez eu la particularité de porter les maillots des deux clubs milanais. Ça s'était très bien passé à l'Inter, moins à Milan. 

Oui, je pense que c'est quelque chose qui ne se fait pas en Italie. En plus, quand je suis arrivé au Milan après plusieurs années à l'Inter, je n'ai pas beaucoup joué parce que dans l'axe il y avait Costacurta et Ayala, plus Maldini sur le côté. Et à la fin de l'année civile ils m'ont fait un coup... Moi, je suis retourné voir mon ancien président à l'Inter. Il m'a dit que ça ne se faisait pas en Italie de passer d'un club à l'autre à Milan. J'ai fait une erreur. Les supporters n'étaient pas contents. Tout s'était bien passé à l'Inter mais au Milan, je ne suis resté que six mois. Je n'ai joué que quelques matches. Je retiens la dimension de ce club. Tout était organisé là-bas.

Qu'est-ce qu'on ressent quand on arrête sa carrière ? C'est quoi votre nouvelle vie ?

Quand j'étais joueur, je me disais toujours que je resterai dans le football. J'ai toujours pensé ça. Et j'ai continué à travailler dans le football après ma carrière. Mais avec mon rapport à la religion, j'ai découvert qu'il y avait quelque chose de plus fort, de plus grand, de plus noble que ça (il est devenu pasteur, ndlr). J'ai eu aussi des affaires, des business, j'ai essayé beaucoup de choses, mais ça ne marche pas. Aujourd'hui, je suis en paix avec moi-même. Je suis tranquille. 

Qu'est-ce qu'on peut vous souhaitez pour la suite ?

Beaucoup de bonnes choses. Je souhaite un beau parcours de la France, bonne chance à Deschamps. Et un beau parcours du Nigeria.  

Propos recueillis par Jean-Charles Danrée