Le manager de Liverpool FC, Jurgen Klopp, continue de se poser la question. Il se demande ce qu’il aurait ressenti. Il essaie d’imaginer le regard de son fils. Parce que son père n’était pas devant la porte de l’école ce matin-là pour son premier jour. À la place, l’ancien attaquant (et défenseur) avait passé sa journée à s’entrainer avec le club de deuxième division allemande, Mayence 05.  

Il a toujours regretté d’avoir pris cette décision d’obéir aux ordres. Mais Klopp parait apprendre et grandir de chacune de ses mésaventures. Une décennie plus tard, alors que Klopp était lui-même le chef, le milieu de terrain Fabian Gerber a tout de suite eu l’autorisation de prendre sa journée pour la fête d’anniversaire de sa mère malgré les fortes réactions que cela allait causer dans la Bundesliga aux airs machistes du début des années 2000. 

Klopp fait les choses à sa manière. Et cela inclut de mettre les autres à l’aise. Il veut qu’ils se sentent libres, libres du besoin de chercher à s'affirmer à l'extérieur. C’est l’un des principes clés de sa vision managériale. 

« Le côté business du football n’est pas agréable (pour les joueurs) tous les jours » a glissé l’entraineur de 50 ans à Goal.

« Si tu te sens comme un simple numéro, qui n’est aimé qu’à son meilleur niveau, ce n’est pas agréable. C’est pourquoi j’essaie de les séparer de la critique extérieure. »

« La critique est importante. Mais elle a une tendance à être soit trop négative soit trop positive. Tu peux marquer trois buts et tout le monde dit "Fantastique ! Qu’est-ce que ça fait ?" et ainsi de suite. Personne ne s’intéresse à celui qui a fait la passe ou construit le but. »

« En tant que manager, je sais déjà que ce joueur ne va pas marquer un nouveau triplé lors du prochain match. Il faut faire avec. C’est pourquoi les aider à devenir des personnes indépendantes et sûres d’elles est une part très importante de mon travail avec l’équipe chaque jour. »   

Bloquer le chorale du doute, ou des encouragements d’ailleurs, c’est quelque chose que Klopp lui-même a dû apprendre tout au long d'une carrière de 17 ans pleine de succès sur les bancs de touche – comme une promotion historique avec Mayence ou deux titres de Bundesliga consécutifs avec le Borussia Dortmund – mais aussi d’une bonne dose de moments difficiles comme arriver à la trêve internationale en zone de relégation avec le Borussia. « C’était horrible » se souvient l’entraineur. 

Cependant, les convictions de Klopp en ses propres méthodes n’ont jamais tremblé. « J’ai dit : "Je ne pense pas avoir fait beaucoup d’erreurs". Les gens ont dit : "Maintenant, il a complètement perdu la tête". J’ai également dit que j’étais un meilleur entraineur qu’il y a trois ans. Personne ne veut entendre ça mais ce n’est pas grave. On était convaincus (que l’on faisait les choses correctement) et on est restés unis jusqu’à ce que cela se remette en place. » 

Dortmund a bien rebondi pour finir à la 7e place, suffisant pour se qualifier pour la Ligue Europa, et l’implacable confiance en soi de Klopp a été reconnue à nouveau quelques mois plus tard quand le département des statistiques de Liverpool lui a démontré que Dortmund avait vécu la saison la plus étrange de tous les temps lors ce cet horrible début de saison. Elle était la deuxième équipe à avoir créé le plus d’occasions et également la deuxième équipe à en avoir concédé le moins mais elle a inexplicablement manqué d’efficacité devant le but et a concédé un but à quasiment chaque tir de l’adversaire. 

« Aucun doute », souligne-t-il. « Tu dois toujours poser des questions mais ne jamais avoir de doutes. On pose également des questions quand on gagne. Je ne demande pas de la perfection à mon équipe ou à moi-même mais il est normal d’avoir des questions. » 

« Même après une victoire, on se demande comment on doit commencer le prochain match, comment garder ce rythme etc. Je ne vois pas ça comme douter. Je n’en suis jamais arrivé au point de penser "Mon Dieu, qu’est-ce que je peux leur dire maintenant ? " Il y a toujours des explications et des réponses. »

L’inspiration pour une mentalité si stoïque est venue d’une improbable source. Adolescent, Kopp aimait beaucoup lire "Mortadel et Filemón", une bande dessinée comique de deux agents secrets qui souffrent constamment de mésaventures et mutilations graves sans blessures durables et qui réapparaissent comme neufs sur la vignette suivante. 

« Le (faible) temps de régénération dont avaient besoin ces personnages était incroyable », a déclaré l’Allemand aux journalistes à Mayence en 2005. « Peu importe si tu te fais aplatir par un rouleau compresseur ou si tu tombes d’une falaise de 800 mètres, les choses reprenaient tout simplement leurs cours ! » Autrement dit : il y aura toujours un prochain match pour y arriver.  

Mais il y a certainement des jours lors desquels cette positivité inhérente diminue, ne serait-ce qu’un tout petit peu ? N’y a-t-il pas un art de la mise en scène quand on est manager, une projection d’optimisme constant ? 

Klopp, qui a perfectionné son talent de blagueur en écoutant dans sa jeunesse des cassettes de comédies satiriques et qui a été ensuite un membre de la troupe de théâtre de son école de la Forêt-Noire, dément cependant qu’il ait besoin de jouer un rôle dans le vestiaire. 

 « Je ne joues jamais de personnage », assure Klopp se souvenant de ce jour de février 2001 lors duquel il passait de joueur à entraineur à Mayence du jour au lendemain, en plein cœur d’une lutte désespérée pour le maintien. « Je me souviens d’avoir dit que c’était la meilleure équipe de Mayence dans laquelle j’avais joué et qu’il aurait été difficile pour moi d’entrer dans le onze en tant que joueur. J’étais réellement convaincu de la qualité de l’équipe donc je n’avais pas à jouer de personnage. J’avais juste à leur dire ce que je pensais vraiment, ils ont fini par me croire. » 

Après que Klopp ait remis en place l’alors révolutionnaire marquage en zone de son mentor, l’ancien entraineur de Mayence Wolfgang Frank, le FSV a évité la descente cette saison-là avant de manquer la montée d’un rien pendant deux saisons consécutives et de finalement atteindre la Bundesliga à son troisième essai. 

« J’ai compris que je n’avais pas d’expérience (en tant qu’entraineur) mais j’étais tellement enthousiaste à l’idée d’avoir cette opportunité que la pensée de pouvoir être licencié ne m’a jamais traversée l’esprit. Je ne me suis rendu compte que plus tard que personne ne m’aurait donné de seconde chance si Mayence m’avait licencié. C’était un peu une mission suicide. »

En écoutant l’enthousiasme de Klopp pour ce sport, il est difficile de croire qu’il fut un temps où il ne prenait pas de plaisir. Attaquant et défenseur aux talents modestes et peu rémunérés à Mayence, dans les profondeurs de la deuxième division allemande dans les années 80 et 90, il a surtout vécu le football comme une bataille pour survivre. 

« Je n’avais pas d’autre travail. J’ai dû apprendre à faire face à cette pression mais aussi à cette bataille intérieure d’être constamment frustré par mon manque de talent », assure Klopp. Après avoir brillé dans son enfance et adolescence au sein du club de son village, le TSV Glatten dans la Forêt-Noire et au TuS Ergenzingen, Klopp a vite compris combien il serait difficile de devenir professionnel.   

« Je suis allé faire un essai à l’Eintracht Frankfurt et j’ai regardé autour de moi "Oh ils sont bons". J’ai vu Andy Moller. Il avait le même âge que moi, 19 ans. J’ai pensé "si ça c’est du football et bien moi je joue à un jeu complètement différent". C’était un joueur de classe mondiale. Moi je n’arrivais même pas à... 'classe'. »  

Klopp n’a trouvé sa vocation qu’après avoir échangé ses chaussures par un tableau tactique pour créer ce que les Allemands appellent un Gesamtkunstwerk : un cocktail fortement inflammable fait de fascinant football offensif, d’unité spéciale au sein du vestiaire et de supporters déchainés. C’est arrivé à Mayence, c’est arrivé à Dortmund et ça arrive à Anfield aussi.  

« Créer une situation dans laquelle tout le monde se sent important, tout le monde prend du plaisir, connait son travail, se sent respecté et utile, voilà comment la vie devrait être », explique Klopp sur son idée d’unifier tout le monde au club tout en atteignant les sommets.

« Voilà comment on devrait se souvenir du temps passé dans un club. Je prends la vie comme une collection d’expériences, bonnes et mauvaises. J’ai la chair de poule quand je pense aux bonnes. C’est vraiment cool. C’est peut-être une qualité de survie. Si les autres ressentent la même chose et bien nous vivons une belle aventure ensemble et, en regardant derrière nous, on ne peut éviter d’avoir le sourire. »

« C’est pourquoi il faut donner à tout le monde une chance de vraiment sentir qu’il fait partie du projet. C’est facile pour moi car je sais qu’ils (les supporters) sont très important. Peut-être que d’autres personnes voient les choses différemment et les oublient parfois, mais moi je n’oublie jamais les gens qui sont important pour nous. Il est facile pour moi de leur montrer le respect qu’ils méritent. » 

Jürgen Klopp apparaît dans la campagne New Balance Fearlessly Independent Since 1906. Cliquez ici pour en savoir plus.