ENTRETIEN - Mustapha Hadji : "Au Maroc, le football c’est notre opium"

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EXCLU GOAL - Avec sincérité, le sélectionneur adjoint du Maroc, Mustapha Hadji, s'est replongé dans ses souvenirs pour aborder la Coupe du monde.

Vingt ans après, le Maroc fait son retour dans le cercle des nations invitées à la plus grande compétition du sport. La fin cruelle de son parcours en 1998 n'a toujours pas estompé l'émotion qu'il avait diffusée. C'est pour ça, peut-être, qu'elle a encore la saveur d'une épopée. Mustapha Hadji en était le visage. Un artiste que la France a appris à chérir pour ses traits familiers et sa passion contagieuse.

Actuel adjoint d'Hervé Renard aux commandes de la sélection, l'ancien Ballon d'Or Africain sera acteur, en Russie, pour le premier chapitre majeur de sa deuxième vie. Il n'a rien oublié de la première, pourtant. Pas un moment. Pas un sentiment. Dans un long entretien accordé à Goal, il a accepté d'ouvrir la boîte à souvenirs pour se raconter. C'est son histoire. Et elle en dit beaucoup sur l'impact d'une Coupe du monde. 


« L’amour d’un peuple, ça n’a pas de prix »


ll y a 20 ans, le Maroc avait participé à la Coupe du monde en France. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience ?

Mustapha Hadji : Vous savez, déjà en tant que joueur, jouer au plus haut niveau et dans une compétition telle que la Coupe du monde, c’est vraiment un rêve d’enfant. Moi je n’en garde que des bons souvenirs. En plus j’ai eu la chance d’en faire deux, celle de 1994 puis celle de 1998 en France, où c’était pratiquement comme à la maison. J’ai grandi en France, il y avait ma famille, les amis…

Henri Michel nous a malheureusement quitté cette année. Il était resté 5 ans aux commandes de l'équipe du Maroc. 

Comme je l’ai très souvent dit, ça a été un papa pour nous. C’est vraiment quelqu’un qui a déclenché pratiquement toute l’épopée de 1998. Cette équipe-là s’est souvent appuyée sur Henri. Il a été à la fois un grand frère, un papa, une source de motivation pour notre carrière... On avait vraiment un lien de famille avec Henri.

Vous marquez un but fabuleux contre la Norvège. Est-ce que c'est le plus beau moment de votre carrière ?

Quand on joue dans une équipe nationale, on est déjà honorés, mais marquer un but tel que celui que j’ai marqué contre la Norvège, pour son pays, dans une Coupe du monde, c’est certainement… (Il réfléchit, ndlr) Je ne dirai pas le plus beau mais le souvenir le plus fort, oui. À ce moment-là, le Maroc est regardé par tout le monde. Par tous ceux qui aiment le football, par tous ceux qui aiment le sport.

Mustapha Hadji

Qu'est-ce qu'un joueur de haut niveau ressent dans un instant comme celui-là ? Qu'est-ce qu'on a en tête ? Un parcours ? Des proches ? Ces millions de gens qu'on ne connait pas mais qui exultent de joie ?  

Ce sont des moments où vous êtes sur un nuage. Au Maroc, le football c’est notre opium. C’est notre deuxième religion. Il y a 97% de Marocains qui aiment le football, si ce n’est 100%. Donc quand on a le privilège de les représenter dans une compétition comme la Coupe du monde, qu’on marque un but et qu’on sait qu’il y a 40 millions de Marocains qui vont être heureux, qui vont oublier leurs soucis de tous les jours et vont pouvoir être dans une euphorie pendant un long moment, c’est la plus belle joie qu’on puisse donner. Et moi je l’ai vécu… Mais ce n’est même pas pour moi. C’est vrai qu’à ce moment-là on pense à tous les Marocains, à tous les gens qui nous supportent, qui souffrent dans les moments difficiles avec nous. Leur redonner de la joie, enfin, c’est ce qu’il y a de plus beau parce qu’on touche vraiment les gens au plus profond d’eux. C’est pour ça que ce métier est beau. Nous sommes un petit peu une source de motivation pour la jeunesse donc si on se met à la place des parents, c’est extraordinaire de voir les idoles de leurs gamins réussir et donner une image positive du pays. C’est difficile d’exprimer ce qu’on ressent, mais c’est une osmose exceptionnelle. On ne peut pas la mesurer.

Vous faites match nul 2-2 contre la Norvège et vous remportez une victoire mémorable contre l'Ecosse 3-0. Entre temps, vous perdez contre le Brésil qui, lui, perd ensuite contre la Norvège. Avec le recul, qu'est-ce qui prime quand vous vous remémorez cette aventure ? Le Maroc est à un doigt de se qualifier donc on imagine que ça a dû être difficile à vivre mais en même temps, quelle fierté du visage montré...

Il y a les deux choses. Il y a déjà la déception de savoir qu’on est éliminés alors qu’on méritait largement de passer ce premier tour. C’est la déception de tout un peuple, c’est compliqué, dur à avaler. Quand vous revoyez après le match de l’Ecosse où on gagne 3-0 et qu’il ne reste plus qu’une trentaine de secondes à jouer dans l’autre match entre le Brésil et la Norvège, nous on s’est regardés et on s’est dit : ‘ça y est, on passe le premier tour‘. Et en une fraction de seconde, on est passés de la joie à une tristesse énorme. Ces larmes-là, on les a partagées avec tous les Marocains. Ce sont des moments très difficiles à vivre, mais d’un autre côté on est restés positifs parce qu’on a vraiment donné une image positive de notre pays, de notre football. L’épopée 1998 aujourd’hui, tout Marocain s’en rappelle parce que ça a été très positif. Les supporters marocains sont très joueurs, très fair-play. Ils nous l’ont rendu après nos carrières et ils nous le rendent toujours. Donc c’est important de tout faire pour essayer de satisfaire un petit peu les envies, les attentes et donner de la joie à ce peuple. C’est la meilleure chose qu’on puisse gagner, en fin de compte. L’amour des supporters. L’amour d’un peuple. Ça n’a pas de prix. On peut gagner tout l’argent qu’on veut, on peut s’enflammer comme on veut, mais l’amour des gens qui vous aiment, il n’y a pas mieux !

C'est là qu'on voit la portée d'une Coupe du monde, finalement.

De toute façon, vous pouvez jouer toutes les Champions League du monde, vous pouvez gagner autant que vous voulez, vous pouvez faire tout ce que vous voulez dans le monde du football, la nation passe avant TOUT (il appuie le terme, ndlr). À l’heure où je vous parle je vous le dis en toute honnêteté parce que c’est quelque chose que j’ai vécu et je le sais. Pfff… Ce qu’on gagne avec un pays, ce qu’on fait en le représentant, ça n’a pas de prix. Vraiment. C’est au-delà de ce qu’on peut espérer. C’est pour ça que quand on joue pour son pays, il faut jouer avec les tripes, avec le cœur parce que c’est ça que les gens veulent voir. Ils ne veulent pas voir des joueurs qui ne font que venir. Ils veulent voir des joueurs qui jouent pour leur patrie. C’est exceptionnel. Comme je vous l’ai dit et je le répète, c’est un privilège de jouer pour une sélection. Il ne faut pas le négliger, il faut toujours être là, toujours se surpasser parce que c’est une nation. Ce que vous gagnez avec cette équipe, les gens vous en sont redevables à vie. 

Contre le Brésil vous vous frottez à Ronaldo. C'est le joueur le plus fort que vous ayez croisé ?

Oui, jusqu’à aujourd’hui oui, c’est peut-être le meilleur de tous. Pour moi. Aujourd’hui c’est vrai qu’il y a Messi, (Cristiano) Ronaldo, mais pour avoir eu la chance de jouer contre ce génie du football… Ça restera le top.


« On travail en harmonie avec la Fédération »


Comment se passe votre expérience dans le staff de l'équipe nationale marocaine ? On imagine que pour Hervé Renard comme pour le groupe, votre vécu est précieux pour aborder l'événement. 

Je suis heureux dans ma position. Je suis très heureux de servir mon pays. On veut réussir, à notre humble niveau. J’ai eu la chance d’avoir joué des Coupes du monde en tant que joueur, aujourd’hui j’en fais une troisième en tant que coach, c’est ce qui pouvait m’arriver de mieux dans ma vie. Continuer à être privilégié par la vie, par le destin qui est le mien. Je prends vraiment mon travail à cœur, on travaille en harmonie et aujourd’hui on s’entraide les uns les autres. On a retrouvé enfin une famille qui est exceptionnelle au sein de la Fédération. Au-dessus de tous les joueurs, au-dessus de tous les coaches, on a un président de la Fédération qui est un papa pour tout le monde parce c’est qu’un de confiance. Il est passionné. On l’aime comme un grand frère quoi, on l’aime comme un papa. Tout le monde s’appuie sur lui parce qu’il est disponible. Il est là, dans les bons ou les mauvais moments. Il a toujours été à nos côtés, que ce soit en Coupe d’Afrique ou dans les qualifications. Il a été un moteur dans la réussite du football marocain.

Le Maroc de 2018 peut-il faire encore plus fort que celui de 1998 ? Quelles sont les similitudes entre les deux équipes ?

Je leur souhaite de tout cœur. Mais la force d’une équipe, ce ne sont pas les individualités. On a la chance d’avoir une équipe unie. L’individualité vient après. Ce qui fait la différence dans notre équipe c’est cette unité, cette solidarité. Ils travaillent les uns pour les autres. On sent qu’ils sont là, que chacun va faire sa tâche, et que chaque joueur va même aider l’autre à faire la sienne s’il le peut donc c’est vraiment exceptionnel. Si on veut jouer au très haut niveau, les qualités footballistiques ne suffisent pas. Il faut une unité. Il faut travailler les uns pour les autres. Il faut souffrir tous ensemble pour atteindre les objectifs.

Quelle est la force de ce groupe ? On a vu une équipe extrêmement solide tactiquement. Il y a le jeu, puis il y a la tête, et là on a senti une énorme solidarité. On a l'impression que ces deux vertus vont de pair...

Bien-sûr, on est d’accord. En 1998 on avait un lien très fort entre nous et j’ai retrouvé ça un petit peu dans l’équipe de 2018. Pourquoi on est solides ? Parce que les uns travaillent pour les autres, qu’on est prêts à se sacrifier pour l’autre. Donc automatiquement, on oublie les qualités intrinsèques et chaque joueur se met au service du groupe. C’est vraiment très important. Parce que c’est là qu’on retrouve une qualité supérieure à celle d’une somme d’individualités. Vous pouvez faire tout ce que vous voulez dans le football aujourd’hui, si un, deux ou trois joueurs ne défendent pas et ne font pas le travail demandé, ça va être délicat de se surpasser et d’arriver à atteindre les objectifs. On a vraiment envie de continuer avec cet état d’esprit parce qu’il est irréprochable.

C'est quoi le plus dur à gérer quand on débute une compétition pareille ?

Vous savez tout le monde est dans le bain. On n’a pas vraiment de difficultés parce qu’on a mis deux, trois ans à construire ce groupe avec Hervé, Patrick Beaumelle et le staff. Donc on n’a vraiment pas peur pour l’unité du groupe. Après c’est vrai qu’en fin de saison on appréhende toujours un petit peu les blessures. Ce n’est pas toujours évident de garder le même groupe avec les fins de saison compliquées, tous ces matches… Il va falloir essayer de se préparer pour garder de la fraîcheur pour le premier match. C’est surtout cela qu’on va essayer de gérer. On n’aura pas de difficulté à garder le même état d’esprit parce que c’est dans le sang maintenant, c’est au quotidien. On n’a plus cette appréhension-là.

Mustapha Hadji

Comment vous expliquez cette longue absence de la Coupe du monde avec le réservoir de talent qu'il y a pourtant au pays ?

Il y a une chose importante, c’est que le président de la Fédération a su faire la part des choses en essayant de trouver un coach avec son staff capable de répondre à ses attentes. Mais après pour tout ce qui est autour, pour le professionnalisme, il est très présent… Il se lève et pense football.  Vous savez, le premier rêve du président de la Fédération était de devenir coach (rires). C’est une vraie passion qui lui a permis de faire beaucoup de sacrifices pour tout ce qu’il y a autour de cette équipe nationale parce qu’il y avait une désorganisation totale. On avait vraiment touché le fond. Quand il est arrivé, l’équipe nationale du Maroc était au plus bas mais progressivement il est parvenu à redresser la situation. C’est quelqu’un d’engagé, de  passionné, et qui ne laisse rien passer parce que c’est un perfectionniste. Il nous a fait confiance et on a pris le même wagon que lui, on l’a suivi. Je suis sûr que tant qu’il sera à la tête de la Fédération marocaine de football, on continuera dans cet état d’esprit-là.


« Se focaliser sur un joueur comme Ronaldo serait une erreur »


Vous aurez un ancien champion du monde et le champion d'Europe actuel en titre dans ce groupe. Quelle nation redoutez-vous le plus ?

Il faut déjà se concentrer sur l’Iran. Ça peut être un déclenchement pour la suite. On parle souvent des champions d’Europe et des ex-champions du monde, mais contre ces équipes-là la motivation se fera naturellement parce qu’on jouera contre deux des plus grandes nations de football. Le premier match va être très important. Ça peut être un tremplin. Il faut bien le gérer pour pouvoir attaquer le Portugal avec un peu plus de sérénité. Le Portugal, tous les joueurs connaissent, il n’y a pas de soucis, on n’aura pas de surprise… Donc il va falloir faire le travail. Et ça passe par une victoire contre l’Iran si on veut prétendre à autre chose. Il faut prendre match par match. On sait qu’on a un groupe très solide. Il faut vraiment se préparer sur le match contre l’Iran, et après on verra le Portugal et l’Espagne car ce sera autre chose. Il faut déjà bien négocier ce premier match. Vous savez en général, ce premier match décide de la suite de la compétition.

Justement, c'est un avantage ce calendrier ?

Ça peut être un avantage. J’espère en tout cas que ce sera un avantage, sans négliger l’Iran pour autant, attention ! C’est une équipe qui est quand même très solide. Elle le sera peut-être encore plus que le Portugal et l’Espagne car elle jouera à l’aise…

On a posé la question à Hervé Renard. On vous la pose aussi : un Mondial réussi, ce serait quoi ?

Se qualifier pour le deuxième tour serait vraiment l’idéal parce que personne ne nous attendra là. On sait qu’on a la possibilité de le faire, je ne dis pas ça pour être prétentieux. Mais encore une fois, la différence ne se fera pas seulement au niveau footballistique, mais aussi mentalement, moralement. Passer ce premier tour serait magique. Après, ça ne sera que du bonus.

PS Hadji

En tant que technicien, comment on prépare un match face à une équipe où un joueur comme Cristiano Ronaldo prend autant de place ? Est-ce qu'il faut faire un plan par rapport à lui ou est-ce qu'au contraire c'est justement la chose à ne pas faire ?

Ça serait la plus grosse erreur. C’est ce qu’on avait peut-être fait contre le Brésil en 1998. On était un petit peu obnubilés par le génie Ronaldo et on a oublié qu’il y avait une équipe tout autour qui faisait le travail. Et à l’arrivée on en a pris trois… Le Portugal est une équipe. L’Espagne est une équipe. Il va falloir jouer sur tous les plans, faire les efforts les uns pour les autres pour essayer de les dominer dans tous les compartiments. On ne va surtout pas se focaliser sur un seul joueur.

Vous affronterez également l'Espagne d'Andrés Iniesta. Une page s'est tournée avec son départ du Barça. Qu'est-ce qu'il vous inspire ?

Je n’ai jamais compris pourquoi il n’a pas eu le Ballon d’Or. C’est une injustice. Vis-à-vis de sa carrière, du joueur qu’il a été et qu’il est toujours. Ce n’est pas qu’un joueur, c’est un moteur. C’est un joueur d’exception. Il fait vraiment jouer l’équipe, autour de lui. J’ai eu la chance de jouer contre lui quand j’étais en Espagne. J’ai vu ses qualités. Je n’ai jamais compris pourquoi il n’a pas été récompensé à sa juste valeur parce que c’est un monstre du football actuel. C’est une icône, quelqu’un qui représente Barcelone. Je ne sais pas ce qu’il va faire après mais je lui tire mon chapeau parce qu’il a été un vrai exemple pour le football mondial.

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Lors de cette année 1998, vous terminez Ballon d'Or Africain. Aujourd'hui, le Ballon d'Or africain est Mohamed Salah. Quand vous le regardez, est-ce qu'on voit ce qui se fait de mieux au monde actuellement ?

Mohamed Salah a atteint un niveau où il joue dans la cour des très grands. Je crois qu’il l’a encore prouvé contre la Roma (l’Egyptien avait inscrit deux buts et délivré deux passes décisives en demi-finale aller de Ligue des champions, ndlr). Aujourd’hui, il fait partie des meilleurs joueurs du monde. Il est dans la catégorie des Neymar, Ronaldo, Messi. Il a sa place là. Quand on voit tout ce qu’il a prouvé cette saison…  Et puis je crois aussi que c’est un garçon qui est très humble. Dans son jeu, dans sa manière d’être. Je lui souhaite d’atteindre le sommet parce que ce n’est pas toujours évident de commencer là où il a commencé. Il a fait un travail énorme. Au-delà du footballeur, j’ai l’impression quand je le regarde qu’il a une humilité exceptionnelle et ça passe au-dessus de tout. Je suis vraiment un grand fan. C’est un garçon qui me surprend de jour en jour. Je lui souhaite d’être parmi les trois meilleurs joueurs du monde et je crois vraiment qu’il y a sa place.

Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter pour la suite ?

Ecoutez, je souhaite juste le bonheur du peuple marocain, qui vit le football 24 heures sur 24. Que tous les gens vivent cette Coupe du monde avec bonheur, qu’ils en ressortent avec de la joie, satisfaits de l'équipe nationale. C’est ce que moi je souhaite, en tout cas. Si vous pouviez me souhaiter une chose, ce serait la meilleure des choses.

Propos recueillis par Jean-Charles Danrée

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