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Par Joseph Ebequoi

Où sont les dribbles ? Aurait pu être une chanson de Patrick Juvet si ce dernier était un passionné du ballon rond en 2012. Les dribbles sur le continent européen sont-ils en voie de disparition ? Par dribbles, j’entends un effort d’innovation schumpetérienne… de créativité, un pas de danse, une chorégraphie répétée en vain chez soi avant d’être dévoilée au grand public, une prise de risque, une invention individuelle, dans le but d’éliminer voire d’humilier son vis-à-vis. Un geste qui fait sursauter le public à coup d’onomatopées exclamatives. Pour moi, le dernier vrai dribbleur à avoir foulé les pelouses européennes fut Ronaldinho. Qu’est-ce qu’il m'a fait plaisir, ce malade mental ! Désormais, je vois plus le mot « sanction » sur les sites de foot que de gestes de fous sur gazon.

Une fois qu’un joueur technique a ouvert la voie à l’innovation, les autres hésitent moins à suivre.

"Santa Maradona", comme on le surnomme amoureusement du côté de Naples ne fera pas partie de ma liste bien que celle-ci ne soit pas exhaustive. Pareil pour Pelé et Garrincha même si à leur époque un grand pont était déjà un exploit technique. Cet article couvre une période allant des années 90 jusqu’à maintenant.

En 1998, Jay Jay Okocha nous a gratifiés d’un mouvement toujours aussi mal nommé « la roulette d’Okocha ». Si sa majesté Zinedine Zidane a sanctifié la roulette, le geste du sorcier des Super Eagles ne peut certainement pas avoir le même sceau, puisque ce n’est guère le même touché. Allez, je le débaptise, soyons fous ! Je le renomme la « Jay-Jay ». Un geste furtif qui consiste à faire rouler la balle à l’aide de son pied fort entre les jambes en gardant son corps en mouvement vers l’avant alors accentué par une feinte de corps pour surprendre le défenseur. L’ancien Wanderers a réalisé ce petit joyau durant la Coupe du Monde 98 face au défenseur danois, Soren Colding. Si l’ex-joueur de Bochum pouvait venir témoigner dans cet article, ça donnerait à peu près ceci avec l'accent danois : « Ja, bon sur le moment j’ai cru qu’il allait aller à gauche avec la balle mais en même temps, je ne voyais pas la balle donc j’ai choisi un côté au hasard mais mes côtes n’ont pas suivi ». Cette fugace merveille s’est universalisée en 1998 lors de la rencontre des phases de poules opposant le Danemark des frères Laudrup au Nigéria avec sa génération d’or Olympique.


Ronaldo Luis Nazarrio de Lima m’a fait rêver. Rectification. Ronaldo « le gros » nous a tous fait fantasmer. Que ce soit sous le maillot du Barça ou celui de l’Inter avec des dribbles pleins d'élégance, de malice et de félinité, le meilleur numéro 9 de sa génération a changé notre vision du football. Pour moi, Ronaldo était le joueur le plus redoutable en un contre un de son époque. Il maîtrisait tous les gestes techniques du football comme dans Fifa 98. Il les concevait sans forcer dans des situations adéquates. Par exemple, la virgule en pleine course sur Alessandro Nesta, lors de la finale de la Coupe de l’UEFA opposant la Lazio à l’Inter (0-3) au Parc des Princes. Comme dirait Zidane : « Il ne le fait pas à ma grand-mère hein ». Une autre image qui m’a marquée chez l’ancien buteur brésilien. Cette combinaison de gestes qu’il a fait sous le maillot du Barça et répété au Real. Il s’emmenait la balle à l’aide du bas des crampons vers son pied d’appui, pour ensuite pousser la balle vers son vis-à-vis de l’intérieur du pied et au dernier moment, faire un crochet du pied droit qui laissa son adversaire paralysé... "Etonnant, non ?" 

Si je vous dis : "Naissance de Lara Fabian ? ", "Apollo 13" ou encore "flip flap". Vous pensez naturellement à...l’année 1970. L’année où Roberto Rivellino inventait l’élastique aussi appelé « flip flap », virgule ou encore chewing-gum (voix d’Omar da Fonseca). Il est dit que, Saleh Assad, l’ex-international algérien et meilleur ailier gauche du mondial 82 fût le premier à en abuser. Soit ! Après, il y a eu Ronaldo et Weah qui l’ont réalisé avec dextérité. Toutefois, Ronaldinho l’a popularisé, l’a démocratisé, comme on dit en Côte d’Ivoire : « Il a fini avec ça ». Il a rendu ce double contact possible pour tous. Il l’a tellement fait, que même les défenseurs savaient le reproduire (Hein Sammyradonna). Ronnie l’a utilisé à bon escient toujours dans l’efficacité, pour fabriquer quelque chose; la graine des vrais dribbleurs vraisemblablement le meilleur de cette décennie. L’ancien du PSG a aussi conçu un mouvement qu’il réalise arrêté ou en pleine course en faisant passer le ballon en arrière du pied d'appui avec l'autre pied et le rabattant vers l'avant d’un coup sec de l’extérieur du même pied tout en gardant les jambes croisées. Deux coups de pinceau appelés « Hocus Pocus », rien à voir avec le groupe de rap de Loire-Atlantique. Un collectif de MC aux propos consciencieux que j’apprécie beaucoup. Des paroles à-propos: «On joue les funambules sur un câble invisible / On jongle avec des bulles, on défie l'impossible» extrait de leur chanson "Equilibre". Une autre définition de ce que peignait l'ancien "Blaugrana". En passant, il a également imaginé le contrôle et la passe du dos baptisé en son honneur «l’Espaldinha». Dans un match de Ligue des champions en 2006 face au Werder Brême (3-1 pour Barça), Ronaldinho envoyait une passe du dos dans la course de Ludo Giuly ! La quintessence de la technique aussi naturelle pour lui que de lever son pouce et son petit doigt...

Comme Garrincha à son époque avec un ballon couleur cuir, Ronaldinho a révolutionné le football en quelques pas de samba tout en souriant. Les gestes de génies apparaissent en grappes, car une fois qu’un joueur technique a ouvert la voie à l’innovation, les autres hésitent moins à suivre. Si Friedenreich, Belloumi et Maradona ont ouvert la voie Okocha, Ronaldo et Ronaldinho n’ont pas hésité à s’y engouffrer. Aujourd’hui, ce n’est que sur youtube que je revis cette fantasmagorie d’antan et m’extasie pendant quelques minutes. Quand je repense à la virgule de Ronaldinho face à Dos Santos…Oh mon Dieu ! Où sont donc ses reins ?

Innover bon sang, c’est vous les artistes !

Le Ballon d’Or 2008, Cristiano Ronaldo nous avait congratulé d’un dribble sans nom que j’appelle la « volte-face ». Faisable lorsque le défenseur se trouve dans votre dos et vous sert de près. Vous laissez la balle quelques centimètres en arrière de votre pied fort ensuite très rapidement avec ce pied, vous emmenez la balle vers la gauche et en vous retournant vous la ramenez vers le sens du jeu. Un tour de passe-passe qu’il n’a pas souvent réussi en Angleterre, similaire à celui que Franck Ribery et l’irlandais Aiden Mc Geady, exécutent eux avec brio. Cela fait un moment qu'il ne m'a pas fait bondir de mon canapé autrement que par ses statistiques surnaturelles. Je n’oublie pas le lauréat du prix Puskas 2011, le successeur annoncé de mon maître à penser susmentionné. Simplement, Neymar est au Brésil, j’attends qu’il vienne faire ses folies à San Siro, à Old Trafford ou je ne sais où pour en parler.



Certains essayent mais le constat global reste que la création de dribble est en panne. Les joueurs épurent de plus en plus leur jeu et cela dès le plus jeune âge. Ils gagnent en efficacité mais nous spectateurs perdons en concupiscence, en théâtralité, en « flip flapi cité ». Les Messi et Iniesta ont lessivé les gris-gris jusqu’à les substituer par des feintes de corps ou doubles contacts (pied droit, pied gauche). Ils ont le don de casser les reins des défenseurs sans ornements circassiens. Je crois que le génie argentin n’a presque jamais fait de passements de jambes or il est aisément le meilleur dompteur de ballon depuis la création de ce sport. Une manière de me dire pourquoi faire compliquer lorsqu’on peut déposer 8 défenseurs à coup de crochets et de feintes ? Apercevoir un passement de jambes dans un match est devenu un luxe. Éventuellement parce que les joueurs font plus facilement la différence par leur explosivité. Des bolides anglais comme Sterling et Walcott ne se fatiguent pas à inventer un gri-gri dans leur jardin puisqu’ils peuvent gripper leur adversaire en accélérant. Alexis Sanchez, ce fantasque dribbleur, qui nous offrait des heures de « sérendipité youtubienne » sous le maillot rayé noir et blanc de l’Udinese, est dorénavant plus modéré balle aux pieds à force de côtoyer les virtuoses de la frugalité "Blaugrana".

De manière générale, le jeu a pris le dessus sur les caprices de certains artistes, évitant ainsi le déchet technique et la prise de risque inutile. L’enjeu prime, le moteur de l’innovation technique est enrayé. Tout le monde ne peut prétendre à un dribble inédit, la routine étant la norme pour la masse. Ainsi, insolites sont Taarabt et Zaha qui osent ce que Ronaldinho tentait.

De nos jours, l’honneur est aux gestes d’anthologie. Des bicyclettes en pagailles, des ciseaux à gogo, des retournés à un pied, des galipettes sans bras bref tout le monde s’y met des défenseurs aux gardiens de but. Histoire de réellement désacraliser ces réalisations romantiques réservées jadis à l’élite offensive. Quand je revois le but de Philippe Mexes en ligue des Champions face aux belges d'Anderlecht, j’en perds ma nostalgie. Bien que mon propos demeure, j’apprécie cet élan d’acrobatie dans ce monde de brutes.

Si vous aussi vous pensez que les footballeurs devraient nous offrir plus de dribbles inutiles, plus de côtes brisées, plus de vidéos youtube à regarder, alors faisons une grève de la faim planétaire jusqu’à ce que Lionel Messi fasse deux passements de jambes dans un match, au pire à l’entrainement ou même pendant l’échauffement. Innover bon sang, c’est vous les artistes…

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