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Mourinho, Garcia (avec Bastos et Gervinho) ou Guardiola ont récemment recruté des joueurs qu'ils avaient déjà dirigés. Des transferts pour quels résultats ?

La période effervescente d’un mercato est propice à tous les poncifs. On répète inlassablement, à qui veut l’entendre, que les joueurs prisés seraient en quête d’un projet, le fameux projet, si souvent relatif à la résonance d’un nom, à la nature d’une ambition, ou à l’importance d’une commission... Mais dans les faits, ces éléments ne sont pourtant que la partie la plus visible d’une vaste foire. Parce qu’ils sont favorables au jeu médiatique, déjà. Et parce que d’autres critères, ayant trait à l’humain, par exemple, peuvent aussi faire pencher la balance dans le choix cornélien d’un joueur.

La présence d’un visage familier sur un banc en fait partie. Dans l’ère récente du marché des transferts, les exemples de retrouvailles entre un joueur et son ex-entraîneur se sont décuplés. Le dernier en date s’est produit de l’autre côté des Alpes avec la Roma de Rudi Garcia, qui a enregistré le prêt de Michel Bastos après avoir attiré Gervinho l’été dernier. Le cas de figure n’est pas isolé et la tendance ne date pas d’aujourd’hui. Gros plan.

Rendez-vous en terrains connus

Lundi, Michel Bastos a donc posé ses valises dans la Ville Éternelle pour rallier une Roma classée deuxième de Serie A. Qui aurait misé un kopeck pour voir le sémillant Brésilien rejoindre une écurie aussi éclatante ? L’image de l’ailier polyvalent et redoutable tireur de coups francs qu’il était, s’est estompée depuis ses années lyonnaises, et l’expérience d’un passage à Al-Ain, aux Emirats Arabes Unis, ne rassure pas vraiment sur ses dispositions du moment.

Mais il y a six mois, un autre ancien Lillois, ex-protégé de Garcia, Gervinho, avait opté pour une réflexion et un cheminement similaires. Comme Bastos, le virevoltant dribbleur était dans une période creuse de sa carrière, tancé à Arsenal pour son inefficacité chronique et abonné fréquent du banc des remplaçants. Mais après quinze apparitions, quatre pions, et surtout de multiples prestations de haut vol, l’international ivoirien a conquis tout son monde à Rome. Son mentor Garcia, évidemment, mais aussi l’idole, Francesco Totti, et l’ensemble des tifosi. Gervinho est l’incarnation parfaite d’une réussite totale dans ce type de feuilleton, élève assidu d’un maître bienveillant et exigeant qui possède le mode d’emploi spécifique pour optimiser ses qualités.

La méthode a déjà porté ses fruits aux quatre coins de Vieux Continent. En Italie, encore, et à Rome, toujours, où le début des années 2000 reste le doux souvenir d’une illustre période de l’Histoire pour la Louve. Celle des années Capello, d’un Scudetto, de Batistuta, Montella ou Delvecchio. À l’été 2004, l’actuel sélectionneur de la Russie avait tourné la page romaine pour ouvrir un nouveau chapitre à la Juve.

Sur la route du Piémont, il avait embarqué Emerson et Jonathan Zebina, deux éléments à l’importance variable dans un dispositif façonné chez les Giallorossi. Le Brésilien, surtout, avait certainement connu le point culminant de sa carrière dans la capitale italienne, où il a disputé 144 matches et scoré, au passage, 21 buts, le meilleur total du milieu défensif pour l’un de ses clubs. À la Juve, l’ex-Auriverde a surfé sur cette vague en collectionnant 91 apparitions en deux saisons pour aider la Vieille Dame à conquérir deux titres, retirés depuis, suite au scandale du Calciopoli* qui a propulsé le club turinois en Serie B.

Jonathan Zebina était de toutes ces aventures. À Rome comme à Turin, il a enfilé successivement le costume d’une valeur montante et celui d’un titulaire ponctuel. Par sa confiance continue, Capello lui avait alloué ce statut douillet, à tel point qu’au moment de la relégation, lorsque le technicien à lunettes à rejoint le Real Madrid, la presse de l’époque avait évoqué une arrivée du Français chez les Merengue.

Les soldats de Mourinho

Mais dans la case retrouvailles, le spécialiste du genre reste encore Jose Mourinho. Il y a quelque chose de militaire, dans le management du Special One, qui s’assimile presque à l’ordre établi d’une hiérarchie dans un baraquement. Son image de guerrier caractériel et jusqu’au-boutiste se retrouve aussi dans la composition de ses troupes. Pour cultiver sa culture du résultat immédiat, il aime pouvoir se reposer sur une garde rapprochée, composée de quelques soldats preux et fiables.

Avant d’apporter son expérience sous le soleil de Monaco, Ricardo Carvalho a longtemps fait partie du clan. Les périples de Mourinho l’ont mené à Porto, Londres et Madrid avec un succès presque invariable. Monstre défensif de l’écurie portugaise pendant l’épopée d’une Ligue des champions glanée en 2004, il a formé avec John Terry, durant les six années qui ont suivi, une des charnières les plus hermétiques de Premier League. Mais sur ces trois sacres en Premier League, le dernier, en 2010, n’a pas été remporté sous la tutelle de Mourinho. Le Portugais avait été remercié par le clinique Roman Abramovitch trois ans plus tôt, il attendait son défenseur chevronné à Madrid, juste après un petit passage à l’Inter pas vraiment insignifiant.

Cet été-là, Carvalho, de ses propres dires, aurait rejoint le Mou "en nageant ou en courant". La suite fut plus navrante. Victime d’une concurrence féroce et d’un logique déclin physique, le Portugais a perdu de sa superbe en Espagne, et les chemins des deux compatriotes se sont séparés, l’été dernier.

Paulo Ferreira, trente-cinq printemps également, n’a pas la même notoriété, mais le latéral droit lusitanien fut aussi un homme de confiance de Mourinho, à Porto comme à Chelsea. Après avoir disputé 74 matches pendant la première ère du Special One à Londres, il n’est apparu qu’à 68 reprises les quatre saisons suivantes. Avant, il avait eu l’honneur, comme Carvalho, de soulever la Coupe aux grandes oreilles. Après Porto, Mourinho a construit d’autres relations privilégiées dans sa tournée européenne. À Chelsea, l’infatigable Michael Essien lui était dévoué, il l’a retrouvé au Real Madrid en prêt, avant que le Ghanéen ne disparaisse un peu de la circulation depuis le comeback du Mou dans la capitale anglaise.

Et puis il a eu Samuel Eto’o à l’Inter. Sacrée histoire. L’ancien buteur du Barça s’est converti, lui aussi, à la méthode Mourinho. C’était un exploit de taille pour le Portugais, qui avait réussi le tour de force d’aligner, officieusement, ce Lion si difficile à dompter au poste ponctuel d’arrière droit lors d’un Barça-Inter, un soir de printemps européen. L’image avait suffi à résumer ce qu’était devenu le club lombard, une machine de résistance, même dans les lieux les plus hostiles. Le Camerounais, lui, est un artiste, mais il a retrouvé celui qu’il qualifie comme "son ami" sur les bords de la Tamise.

De l’idylle au couac

Une relation de confiance mutuelle peut donc tracer les contours d’un destin commun. Mais elle n’est en aucun cas un gage de réussite certaine. Lorsqu’un joueur décide de marcher dans les pas d’un technicien, ça résulte, par définition, d’une expérience bénéfique pour les deux acteurs. C’est la loi de la dernière impression laissée, quelque part. Mais l’incertitude en est une autre en football, même pour les plans les mieux ficelés.

C’est une question de contexte, déjà. L’atmosphère d’un lieu, le particularisme d’un club, et l’aspect purement inédit d’une aventure nouvelle interfèrent entre les deux protagonistes. Dans cette toile de fond, le rapport entraîneur-joueur ne prime plus, il passe au second plan, après ces priorités du moment, inhérentes à l’acclimatation d’une nouvelle institution.

Cet été, David Moyes a recruté le plus coté de ses poulains, Marouane Fellaini, à quelques heures de la clôture du mercato. C’est sous la houlette du manager écossais, à Everton, que l’international belge d’origine marocaine a éclaboussé l’Europe de son talent, de 2008 à 2013. En 176 matches avec les Toffees, le polyvalent milieu avait trouvé le chemin des filets à 33 reprises et attisé la lutte des superviseurs. Mais c’est aussi sous la houlette du même Moyes que ce diable (rouge) de Red Devil traîne aujourd’hui sa célèbre tignasse dans les travées d’Old Trafford (à cause d'une blessure), ou sur le banc de l’enceinte mancunienne... Une bévue amère pour les deux hommes.

Autre scénario, la tuile. Pep Guardiola, nouveau roi de Bavière, a fait appel à l’excellent Thiago Alcántara pour le rejoindre dès le début de son aventure en Bundesliga. Pur produit de la Masia barcelonaise, le double-Champion d’Europe Espoir possède un profil hydrique particulièrement apprécié par son ancien coach en Catalogne. Dès sa prise de fonction au Bayern, Guardiola en a fait une priorité, alors que l’intéressé était aussi sur les tablettes de Manchester United. Mais c’est l’écurie allemande qui a remporté la mise avant la grosse désillusion d’une blessure estivale grave - une fracture de la cheville - qui l’a privé de toute la première partie de saison.

Et puis il y a cette catégorie de transferts presque forcés, ces nécessités impérieuses, dans le vacarme et la pression populaire d’un mercato plus vraiment maîtrisé. Le refrain traverse les murs, "donnez-nous un nom"... Fellaini pourrait presque entrer dans cette case, mais l’exemple le plus criant s’est produit à Lyon avec l’arrivée de Milan Baros. Gérard Houiller avait vu le Tchèque éclore au plus haut niveau européen pendant son expérience à Liverpool, et l’ancien attaquant des Reds n’était pas franchement emballé pour le rejoindre dans le Rhône, malgré l’hégémonie en France et la progression en Europe du club lyonnais.

La perspective de disputer la Ligue des champions a fait la différence, mais l’international tchèque, auteur d’un bilan statistique tout juste correct (11 buts en 28 matches) fut davantage aveuglé par les flashs des radars, après une excursion pied au plancher dans son bolide de luxe, que par les lumières des projecteurs. Le joli synopsis d’une idylle prolongée n’est donc pas si facile à (ré)écrire. Une mauvaise adaptation peut crypter le film des retrouvailles. Il n’y a pas de vérité absolue. Que doit-on en déduire ? Que l’on ne fait pas du neuf avec du vieux ? On n’ira pas jusque là. Ce serait encore un poncif du mercato...

*Plusieurs clubs italiens avaient été accusés d’avoir une influence dans la désignation des arbitres pour leurs matches.

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